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11 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! Chapitre 5

 Chapitre 5 : Chagrins

Lucie : Revenons à Josépha et aux circonstances qui l'ont conduite à se marier. Mon père Augustin, de six ans plus âgé que Josépha, était marié avec la sœur aînée de ma mère. Ils avaient un enfant. Enceinte d'un second enfant, elle est morte en couches. Le bébé a vécu et mon père s'est donc trouvé veuf avec deux enfants. Josépha était fiancée avec un garçon de son âge, qui souhaitait l'épouser. Ma grand-mère maternelle, maîtresse femme à la tête de deux grosses fermes, s'y opposa formellement.

 

    - Ah non ! Il ne faut absolument pas que ces enfants soient élevés par une marâtre. Tu devrais te marier avec Auguste. Ma mère n'éprouvait aucune inclination pour son beau-frère, mais la pression familiale fut si forte, qu'elle a fini par l'épouser, pour élever les deux enfants de sa sœur…. Avec ça, une fois qu'ils ont été mariés, le bébé n'a pas vécu, et la petite fille, qui avait six ans, a été emportée par une avalanche.

 
Cannes_1920_coulCela a été le drame de la vie de ma mère, car elle a été mariée sans amour à mon père, qui était un très brave homme, mais pas celui avec lequel elle avait rêvé de se marier. Et qu'elle a toujours regretté. Pour mon père, piémontais, la femme ne comptait pas. Il arrivait à la maison, il ne faisait rien pour aider ma mère, il buvait, il lui a fait seulement tout un tas d'enfants : je suis la dernière mais nous avons été huit, sur lesquels seules quatre filles ont survécu : Henriette née en 1902, Félicie en 1906, Pauline en 1910 et moi en décembre 1913.

Il prenait pourtant toutes les précautions, mais tous les samedis, il avait bu un peu plus et ma mère se retrouvait enceinte. En dix neuf mois, ma mère a eu trois enfants !

En effet, Félicie était jumelle avec un garçon. Quand ma mère lui avait annoncé cette nouvelle grossesse, mon père s'était récrié :

- Oh, ce n'est pas possible, il n'est pas de moi, j'ai bien fait attention !

Ma mère lui répondit :

- Si c'est un garçon, toi qui souhaites si ardemment avoir un fils, le bon Dieu ne te le laissera peut-être pas. Et c'est ce qui arriva : le jumeau de Félicie s'appelait Angelin-Ursulin. Quelques jours après la naissance, il a pris froid et il est mort.

 

Evidemment, dès que ces petits étaient nés, on les baptisait. Et pour cela, on les sortait à l'église, quel que soit le temps. Ainsi moi, je suis née le vendredi soir 20 décembre, et on m'a baptisée le dimanche. Je m'en suis aperçue lorsque je suis venue chercher le certificat de baptême à l'église du Prado pour me marier. Avec le curé, nous avons cherché dans les registres à partir du 25 décembre, sans rien trouver. Comme j'étais certaine qu'on m'avait baptisée, il a bien voulu recommencer la recherche à partir du premier jour de ma naissance et c'est ainsi que j'ai découvert que la cérémonie avait eu lieu juste deux jours après. Même à Cannes il devait faire froid, en tout cas pas un temps à promener un bébé dans une église. Ce qui signifie aussi que ma mère, vingt quatre heures à peine après avoir accouché, se relevait pour assurer les préparatifs du baptême ....

Mon père pleurait. Ma mère lui dit :

- Ne le pleure pas, cet enfant, puisque tu dis qu'il n'était pas de toi, Dieu te l'as enlevé, justement parce que tu disais qu'il n'était pas de toi.Elle aussi, elle avait tellement mal au cœur, tellement de chagrin ... Maman a souffert, beaucoup souffert. Mon père était un brave homme, mais c'était un paysan ignorant qui ne comprenait pas qu'une femme pouvait avoir droit à une vie normale. Une fois sorti de son travail, il ne se préoccupait plus du reste.

A partir de ce moment ­là je suppose qu'ils ont dû redoubler de précautions, toujours est-il que je fus la huitième, et dernière. Ma sœur Félicie ne pesait que six kilos à deux ans ... Elle parlait, mais elle ne marchait pas. Après elle, il y avait eu une petite fille qui s’appelait Irène. Félicie criait :

 - - Maman, Irène tombe !

Mais elle ne bougeait pas de sa place. C'étaient des enfants rachitiques. Nous n'étions pas faits pour vivre. Si on a réussi à s'en sortir, c'est que vraiment on était solides en définitive, on s'est raccrochées toutes les quatre à la vie.

Dans ma petite jeunesse, les enfants venaient comme des bêtes. Ma mère avait gardé les habitudes piémontaises : chez elle, on s'occupait davantage des vaches, les enfants, si ils voulaient vivre, ils vivaient, sinon, ils crevaient, c'était normal, banal. Quand on appelait le docteur, c'était trop tard.

Ma mère était épuisée. Elle était toute petite, très jolie. Elle devait peser tout au plus quarante cinq kilos. Outre les grossesses, elle allait laver toute la journée du linge dans un hôtel, le Château de la Tour. Elle partait de Rocheville - le nouveau nom du Four-à­Chaux - à pied jusqu'à La Bocca. Elle passait toute la journée à laver au bassin, dans l'eau froide. Je la voyais rentrer le soir complètement fatiguée, et elle prenait encore du linge à laver chez elle, tout ça pour payer la maison pour laquelle ils avaient obtenu un délai de cinq ans.

 
Je me rappelle, lorsque j'avais huit-dix ans, j'étais toute seule à la maison. J'étais en effet la dernière et mes sœurs étaient placées. Je passais la veillée avec mes parents. Ma mère ne savait ni lire ni écrire, mais elle savait compter ! Mais mon père savait lire, écrire bien sur, mais cela l'ennuyait de lire, car il était la plupart de temps trop fatigué. Il me disait alors :

- Lis-moi un peu le journal…

Ce qui l’intéressait surtout était la politique. Mais je n’avais pas du tout envie de lui lire la politique. Je préférais lire des petits romans à quatre sous que l'on trouvait alors. Alors je commençais. J'ouvrais le journal et je « lisais » :

- Ah ! on a violé une fille sur la voie publique…..on l’a déshabillée…..

Mon père fulminait :

- Quel temps nous vivons, ce n’est pas possible !

- Un jeune homme se promenait tout nu, on l’a arrêté…Enfin, des choses plus extraordinaires les unes que les autres. Au bout de quelques temps, mon père renonçait :

- Allons ! ne me raconte plus des choses comme ça, je ne supporte pas qu’on me lise des choses pareilles.

 A table, il n'a jamais supporté que nous riions. De temps en temps, nous nous regardions, maman et moi, et nous étions aussitôt prises d'un fou-rire ... Parce qu'on sentait que cela le gênait. Il nous disait:

- Voyons, voyons, le rire abonde dans la bouche des gens stupides !

Cela suffisait bien sûr à nous faire repartir de plus belle. Il était si sérieux, si religieux ! Il n'allait pas à l'église, mais il priait tout le temps. Ainsi, quand nous redescendions de Rocheville sur Cannes, le dimanche soir, il était gai, il chantait. En arrivant devant le cimetière, il se taisait. Je lui demandais :

        - Pourquoi vous arrêtez-vous de chanter, Papa ?

Parce qu'il avait toujours tenu à ce qu'on lui dise "vous". Moi j'en ai beaucoup souffert, parce que toutes mes petites camarades, à côté, disaient "tu" à leurs parents. "Vous", pour moi, c'était comme quelqu'un d'inaccessible ...
Il répondait :
        - Je récite la prière des morts, parce que j'ai des enfants qui sont enterrés dans ce cimetière.

 Quand on avait dépassé le cimetière, il recommençait à chanter. Parce que c'était le soir. ... Le matin, en montant à la campagne, il avait emporté cinq litres, ou peut-être dix litres de. vin, qu'il avait fait lui ­même. A la campagne, c'étaient les gendres qui travaillaient. Lui se promenait avec la bonbonne. Il allait voir Pierre, le mari d'Henriette :

- Tu veux boire un coup ? L'autre acquiesçait :

- Je veux bien ! Et il buvait le coup, et mon père avec lui. Puis il allait voir Clément, le mari de Félicie :

- Tu veux boire un coup ? Bien sur qu'il buvait le coup, Clément, qui est mort d’une cirrhose ! Et ainsi de suite, si bien que le dimanche soir, il fallait le ramener.

 Il avait le vin gai, très heureux. On repartait donc pour Rocheville. Tous les dimanches après-midi, il fallait qu'on monte à Cannes, être à sept heures à Rocheville pour venir chercher mes parents, et redescendre. A pied.

 On arrivait à la maison. Il rebuvait un coup, puis il allait se coucher. La nuit, il vendait des planches il disait à ma mère :

- Pousse-toi, pousse-toi, que je veux vendre ces planches ...

Parfois, la coupe débordait, et il lui est même arrivé de faire pipi dans la cheminée ! Alors, ma mère entrait dans une colère épouvantable. Toute la nuit, il l'empêchait de dormir à vendre ses planches ... Le lendemain matin, elle lui demandait :

- Alors ? Tu as encore passé une nuit à parler !

- Moi ? J’ai dormi comme un pauvre homme, qu’est-ce que tu me racontes ?

Parce qu'il était magasinier chez Rossi & Ribotti. Il avait travaillé vingt-cinq ans chez Nouguès, marchand de bois à Cannes, puis celui-ci s'étant retiré, l'entreprise avait été reconvertie en négoce de chaux et ciments. Et ça, cela ne l'intéressait pas. Ce n'était pas son métier. Lui, il était magasinier en bois. Mais on l'avait repris chez Rossi & Ribotti, marchand de bois, où il est resté là aussi vingt cinq à trente ans.

à suivre par ICI

 

Posté par Bigmammy à 09:14 - Affaire terminée, j'arrive - Commentaires [0] - Permalien [#]
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