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13 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 7

Chapitre 7 : à nous deux, Paris !

Lucie : Je devais avoir quinze ans, et j'allais encore à l'école. Pauline, qui avait quatre ans de plus que moi, me dit un beau jour :
    - J'ai fait la connaissance d'un garçon, je lui al donné rendez-vous au bal, mais malheureusement, j'ai donné un autre rendez-vous à la même heure à un autre garçon. Si tu veux, tu peux aller à ma place à ce premier rendez-vous.

Je n'avais pas du tout envie de rencontrer de jeune homme, mais j'y vais tout de même. Déjà assez avancée en âge, mais pas tellement en compréhension, j'avais beaucoup de jeunes béguins, et voilà que je rencontre ainsi Jean. On a dansé. D'après ce qu'il m'a raconté plus tard, dès qu'il m'a vue, cela a fait Hop ! Et pourtant, il me manquait, juste devant, la moitié d'une incisive, je n'étais pas belle, vraiment. Pourtant, je lui ai plu. Et tout de suite il m'a dit que si j'étais capable d'attendre cinq ans, on allait se marier. J'ai dit oui, mais je n'y croyais pas.

On a continué à se voir, à se fréquenter, à se fâcher…Moi, j’allais à l’école, au Cours Pigier : je préparais les diplômes de sténo-dactylographe et Teneur de livres. Je n’étais pas du tout bonne en maths. Jean m’aidait à faire mes devoirs…dactylo
Je n’ai pas fait de progrès depuis, ce côté-là.

Quand j'ai eu dix-huit ans, Jean est parti accomplir son service militaire. Il a devancé l'appel, et nous nous sommes mariés le 9 janvier 1932. Mes parents ne voulaient pas, ils pensaient que j'étais trop jeune. Que mon mari était trop jeune. Ils auraient voulu me garder un peu, j'étais la dernière, les trois autres filles étaient toutes mariées ... Je tenais beaucoup de place dans la maison, je les faisais rire ... On s'est mariés à l’église Notre-Dame de Bon Voyage. On a emprunté mille francs à notre témoin, François Lotard pour payer trois mois de loyer d'avance. Lui, il les a sortis de la Caisse d'Épargne. On s'était promis de les lui rembourser très rapidement.

On avait loué une jolie petite villa qui s'appelait "Le roc fleuri". Jean n'avait pas non plus de costume, il venait de finir son service militaire ... Pendant tout le premier mois que nous avons été mariés, on n'a mangé que des pommes de terre et des œufs. A la fin du mois, on a rendu ses mille francs à notre témoin, tout en petite monnaie. Et pour lui faire plaisir, nous lui avons acheté, lui qui n'en avait jamais eu, un pyjama !

Jean travaillait comme peintre chez Vial & Fassi. J’étais entrée au mois de mai « Aux pêcheurs réunis » à Juan-les-Pins, comme caissière-facturière. J’étais bien payée, j’allais à Juan en Autobus. J'ai commencé avec la grosse saison, j’en finissais avec les factures à trois heures de l'après-midi. Après, la saison s'est terminée, mais comme j'étais bien payée, je tenais à rester là et comme la vendeuse est partie, je me suis mise à la vente du poisson. Ensuite je devins livreuse. Ensuite, je glaçais le poisson, c'est à dire que je mettais dans la glace le poisson qui n'avait pas été vendu, pour le lendemain.

 
Avec un vélo, un gros panier devant, j'allais livrer. On servait surtout les hôtels et les pensions. On apportait tout en vrac : le poisson, des poulets, le beurre ... Je connaissais tous les chefs. Je rigolais volontiers, et tous m'avaient prise en amitié, me témoignaient de la considération.

- Chef, je vous apporte votre commande !

- Ah, la petite Lulu, viens par ici, je t'ai mis de côté un petit gâteau.

J’allais à l’Hôtel du Cap où je connaissais très bien le directeur, Monsieur Cella, qui m’avait prise en amitié. Monsieur Cella demandait au chef pâtissier :

- Chef, vous avez quelque chose pour la petite Lulu ? Je n’arrivais même pas à tout manger !

 Il arrivait parfois que des clientes désirent des huîtres. Je leur proposais de venir les ouvrir chez elles. Elles commandaient deux douzaines, j'en mettais trois dans le panier, je m'arrêtais au coin d'une rue, je m'ouvrais une douzaine d'huîtres et hop ! J'arrivais, livrai les clientes, et en plus, elles me donnaient vingt sous.

 Ensuite, quand je me suis mariée, Jean m'a dit :

- Oh là, là, tu sens trop mauvais, je préférerais que tu changes de place. Je n'ai pas insisté. Mais je trouvais que nous n'étions pas assez payés à Cannes et c'est ainsi que je me suis interrogée:

- Et si on partait à Paris ? Il a fallu le dire à mes parents. Mon père disait que pierre qui roule n'amasse pas mousse ...

On est partis au mois de juillet. On avait en tout et pour tout deux cents francs. Juste de quoi payer une semaine d'avance pour une chambre meublée. Nous en avons trouvé une située 88, avenue de Saint-Mandé.

 La première chose que nous avons faite, c'est d'aller au cinéma.

- Demain, on cherchera du travail.

Le lendemain, on va encore au cinéma. On sortait de l'un pour rentrer dans l'autre. Quand il ne nous est plus resté que vingt francs en poche, Jean se dit qu'il était tout de même temps d'aller voir la personne pour laquelle il avait une lettre de recommandation.

 Comme nous achetions chaque jour France-Soir, on ne s'était absolument pas douté que ce journal indique toujours la date du lendemain. On lisait par exemple sur le journal "vendredi", mais en réalité on était jeudi.

J'avais entendu parler des grandes eaux de Versailles. On prend le train jusqu'à Versailles ... pas de grandes eaux. Qu'à cela ne tienne, on passe la journée à Versailles. Mais ce qui était étrange, c'est que tous les magasins étaient fermés, il n'y avait pratiquement pas de voitures dans les rues. On regarde partout. Comment se faisait-il que tout ou presque était fermé ..... ? J'avise une marchande de journaux et lui demande :

 - Dites, Madame, qu’est-ce qui se passe aujourd’hui, on dirait que tout est fermé ?

 - Mais, c’est dimanche, ma petite dame !!

Nous avons été saisis d'un grand rire ... et puis, nous sommes allés au cinéma !

 Et le lendemain, effectivement un lundi, Jean est allé se présenter là où il avait cette recommandation et on l'a pris tout de suite. C'était un excellent ouvrier. Puis je me suis mise à mon tour à chercher du travail. Après un jour ou deux, je me présente à la Banque du Franc. On avait arrêté Madame Hanau, mais malgré tout, l'entreprise tournait encore. J'ai donc travaillé à la Banque du Franc.

 
Un jour, mon patron m'invite à un dîner professionnel. Je demande à Jean si cela ne le dérange pas. Ce soir là, j'ai dîné avec Aristide Briand ! Je n'osais même plus parler. Moi qui suis tellement bavarde, je n'ai pas dit un mot de la soirée ! Je le regardais sous toutes les coutures, je ne comprenais rien à ce qu'il disait ... j'avais dix-huit ans.

 

Nous sommes donc restés à Paris du mois de juillet au mois d'octobre, jusqu'à ce que nous recevions une lettre de Mimi, la mère de Jean, qui du Maroc, écrivait à son fils :

    - Ici, nous ne gagnons pas de l'argent, mais de l'or ! Il faudrait vraiment que vous veniez .... Je peux t'avoir un contrat de travail.

Le Maroc, pour nous, c'était le bout du monde ... On n'avait pas plus d'économies qu'en débarquant à Paris, on dépensait tout ce qu'on gagnait au cinéma et au restaurant. Nous avons cependant attendu les papiers nécessaires, et au mois de novembre 1932, nous sommes partis...

(à suivre)

Posté par Bigmammy à 08:00 - Affaire terminée, j'arrive - Commentaires [0] - Permalien [#]
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