Bigmammy en ligne

14 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 8

Chapitre 8 - Apprentissages

 Lucie : On prend le train pour Marseille, et on attend le bateau quelques jours. Et je me suis bien gardée d'aller à Cannes parce que j'avais bien trop peur que mes parents ne me dissuadent d'entreprendre cette aventure dans ce pays perdu. On avait juste de quoi payer le voyage dans la cale, avec les soldats. J'ai été tellement malade ..... Durant les quatre jours du voyage entre Marseille et Casablanca. Nous devions nous rendre à Meknès.

 A bord du bateau, les personnes que nous avions interrogées nous avaient conseillés :

- Pour aller de Casablanca à Meknès, il faut prendre la Septième. ..A Casa, c'est simple, vous prenez la Septième ... Je pensais :

Bus_de_la_CTM- Mince alors, Casablanca, c'est comme New York, ils donnent des numéros à leurs avenues ...

Las, « la Septième », c'était en réalité les bus de la CTM, Compagnie des Transports Marocains ... avec l'accent.

A Casablanca, le bateau n'avait même pas eu la possibilité d'accoster. On nous a débarqués dans des barcasses, car on était juste en train de construire le port et de finir les quais. Et la mer était houleuse

... Une fois à terre, il a donc fallu prendre la CTM.

Comme nous n'avions que très peu d'argent, nous nous sommes retrouvés derrière, avec les autochtones. Nous arrivons enfin à Meknès, où Mimi nous attendait. Nous commençons à travailler. Au bout de quelques jours, Jean est pris de démangeaisons, et commence à gratter, à gratter. .. En route, il avait attrapé des morpions ! On n'en avait jamais vu, ni lui ni moi, il croyait que c'était de l'eczéma. Consultée, ma belle-mère déclara :

- Faut pas vous étonner, ici au Maroc, il y a de tout!

Novembre 1932. C'était vraiment l'aventure.
Jean avait donc un contrat de travail, mais moi, sur mon passeport avait été portée la mention "ne peut exercer un emploi salarié au Maroc". Cela ne faisait pas mon affaire car je voulais bien entendu travailler aussi. J'étais sténo ! Pas encore confirmée, mais diplômée. Or, à peine arrivée à Meknès, on demande une sténodactylo aux Travaux Publics. Je me présente, surtout ne disant pas que je n'avais pas le droit de travailler. Je commence. J'étais très bien, enfin, j'essayais de faire pour le mieux. J'étais en réalité une très mauvaise dactylo. Quelques temps après, aux Services Municipaux, c'est à dire à la Mairie, une secrétaire part en congé. On me détache aux Services Municipaux. Alors là, Je suis tombée sur un ingénieur qui m'en a fait baver !

dactylo

J'étais jeune. Je n'arrivais jamais à taper une lettre sans faire de faute de frappe. La première fois, le patron m'appelait pour me faire recommencer. Il ne me disait pas que c'était parce qu'il y avait une faute, il changeait la phrase ... Je n'ai pas été longue à m'en apercevoir. J'ai compris tout de suite que lorsque la lettre était impeccable, elle passait. Si elle comportait la moindre faute de frappe, il la remaniait, et il fallait recommencer. Il ne me disait pas qu’il y avait une faute, il changeait légèrement la phrase…Je n’ai pas été longue à m’en apercevoir. 

 

Il me dictait des rapports de trente, quarante, jusqu'à cinquante pages ... J'en avais la main qui enflait. Il m'arrivait d'arriver au bas de la page et ... crac ... une faute de frappe ! Je déchirais tout, papier, carbones, pelures.... Et comme c'était très administratif, il fallait taper en même temps cinq à six exemplaires, un pour l'entrepreneur, un pour que sais-je encore ... Je me demandais si je serai jamais un jour capable de faire du bon travail. J'allais sans cesse demander du papier à l'homme préposé aux fournitures. Pour que nul ne s'aperçoive combien je gâchais de papier, j'en emportais dans mon sac, dans mes bas, dans ma gaine ... et je n'imaginais pas qu'on puisse s'apercevoir quelle quantité de papier j'utilisais. Le père Beaudran fulminait :

 

    - Vraiment, les dactylos, je ne peux pas appeler ça des dactylos, c'est des gâche-papier. .. Je suis tout le temps à vous donner du papier et du carbone. C'est à croire que vous les mangez !

Cela ne s'est pas fait en trois jours. J'y ai mis trois mois, à refaire mon travail jusqu'à ce qu'il soit irréprochable. Je ne finissais jamais avant huit ou neuf heures du soir.... Et cela m'a servi de leçon. A force de taper sur un clou, on finit par l’enfoncer, et je devins une secrétaire confirmée.

 Et là, la situation devint encore pire, car le patron, Monsieur Bardiaux, ne pouvait décidément plus se passer de moi ! Toujours sans autorisation de travail. Je savais pourtant que j'avais cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête. L'employée qui était en vacances revint. Le patron déclara alors qu'il ne la souhaitait plus pour collaboratrice, il ne voulait que Madame Mens.

Je ne sais comment l'autre appris ma situation administrative, alors que moi, je ne demandais rien que de retrouver mon poste précédent où j'étais si tranquille, à côté du service des permis de conduire, où le bonhomme préposé à leur délivrance m'avait demandé un jour :

- Donnez-moi une photo et vingt-cinq francs, et je vous fais un permis conduire !.

Quelle idiote j'étais, mais vingt cinq francs, c'était encore trop cher pour moi, et j'avais refusé !

 Donc, Madame Mens n'a pas le droit de travailler au Maroc. La collègue porte plainte, va voir le Chef des Services Municipaux, Monsieur Bouquet, et lui annonce qu'il emploie chez lui une personne qui n'a pas le droit de travailler ... qui est donc entrée au Maroc sans contrat. A l'époque, la possibilité de travailler au Maroc était strictement réglementée. Je suis convoquée.

- Madame Mens, vous n'avez pas le droit de travailler ici. Est-ce que vous avez eu un contrat ?

- Non Monsieur, je travaille sans contrat.

- Alors, rentrez chez vous !

Je retourne à mon bureau, mon patron justement m'appelle pour me dicter un rapport.

 - Je regrette, Monsieur, je dois rentrer chez moi…..

 - Attendez un moment, ne rentrez pas chez vous….

Il descend, remonte un moment plus tard, et me dit :

- Vous restez.

Dans le fond, cela faisait bien mon affaire car j’avais absolument besoin de travailler. Je ne sais pas comment ils se sont débrouillés, mais vingt quatre heures après, Monsieur Bouquet me fit appeler : j’avais un contrat de travail à la Résidence, à Rabat.

- Vous n'allez pas me quitter pas comme ça, hein ? me dit alors Bardiaux….
Cela a donc continué. Je suis restée deux ou trois ans chez lui, il m'a appris le métier. Il faisait faire et refaire ... On avait un travail fou, on construisait une ville nouvelle, l'Hôtel de Ville, les égouts, et il n'y avait qu'une dactylo pour tous les appels d'offres. Un jour, il déclare :
            - Madame Mens, je vais me faire construire une villa, vous serez gentille de me dactylographier le dossier. Bien. Mais ça, en dehors de votre travail.

A partir de là, pendant presque six mois, je n'ai jamais plus eu un seul dimanche. Ni un samedi. J'allais au marché, j'avais un chaouch qui venait me chercher :

- Madame Mens, le Patron, il te dimande ...

- Oh ! Encore? Il ne me laissera donc jamais en paix ! J'arrivais :

- Ah, j'ai encore un appel d'offres.
Il avait payé sa somptueuse villa, tout compris, quarante mille francs. J'aurais bien voulu le renvoyer sur les roses, mais je n'osais pas. Au
bout de six mois, lorsque ce travail supplémentaire fut fini, il me convoqua.

- Madame Mens, vous avez mené à bien ce travail et je vous en remercie. Je vais vous faire un cadeau.

J'espérais qu'il allait me donner de l'argent. De mon point de vue, cela valait bien mille francs .... Je gagnais six cents francs par mois à l'époque. Presque autant qu'un homme, plus que Jean.

 - Voilà : C'était un chaudron, en cuivre, objet d'artisanat local. Qui coûtait peut-être vingt-cinq francs mais qu'il n'avait même pas payé car sans doute un Arabe le lui avait offert ! J'étais tellement vexée, qu'à partir de ce moment là, dans ce chaudron, je ne lavais que mes serpillières, les estrasses, tout ce que j'avais de plus sale .... J'en aurais pleuré, et certainement aurais-je préféré qu'il ne me donnât rien du tout.

casablanca

Après environ cinq ans dans cette ville, Jean n'a plus voulu travailler à Meknès mais s'installer à Casablanca. C'était un moment où on rappelait des classes, où le grand chômage commençait, la crise avait rejoint le Maroc. Jean a donc repris du service dans l'armée. Moi aussi, je voulais venir travailler à Casablanca, mais Bardiaux ne voulait pas me lâcher. J'avais bien essayé de permuter avec quelqu'un, mais chaque fois qu'une opportunité se présentait, je me heurtais à un barrage, car à l'échelon de mon patron, cela ne marchait pas.

Et puis un jour à Casablanca, je rencontre un copain qui avait travaillé chez un architecte de Meknès. Je le connaissais car c'était le dessinateur du Cabinet qui construisait l'Hôtel de Ville.

- Qu'est-ce que vous faites là ? me demande-t-il.
            - Je voudrais bien venir travailler à Casa, mais je n'arrive pas à me faire muter.

 - Mon patron cherche justement quelqu'un comme vous, viendriez-vous ?

Je prends donc rendez-vous chez Renaudin, je lui explique ma situation, ma bonne  connaissance du milieu et des dossiers, des chantiers. Nous nous mettons d'accord, après maintes démarches pour parvenir à me libérer. Car Bardiaux, non seulement ne voulait pas que je le quitte, mais voulait faire en sorte que Jean revienne à Meknès, en le faisant, grâce à ses relations, permuter dans l'Armée ! Mais depuis l'histoire du chaudron, je ne pouvais plus le supporter. J'avais l'accord de Renaudin pour venir. Bien payée. Je vais voir Bardiaux, qui me dit qu'il n'est pas question que je le quitte, mais je lui donne ma démission.

 

Nous nous installons donc à Casablanca et je commence chez Renaudin. Le matin même de mon embauche, je suis assise tranquillement en attendant qu'on m'appelle quand mon camarade m'annonce :

- Il y a quelque chose qui ne va pas aujourd'hui, le patron s'est enfermé dans son bureau, avec son associé, Monsieur Roux.

Et soudain, la police arrive, pour mettre Roux à la porte. Un cinéma terrible : l’homme se cramponnant à son bureau, moi terrorisée dans le mien, où donc suis-je venue mettre les pieds ? Finalement, je ne me rappelle de cette première journée que ce dramatique incident. J’arrivais dans une nouvelle ville ; pour obtenir cette place, j’avais dû me fâcher avec mon précédent patron, et la police qui venait chercher l’associé du cabinet ! Finalement, Renaudin a repris seul l’affaire en mains.

 

Très peu de temps après, un matin, je vois arriver au bureau un homme, jeune, petit, trapu, sympathique :

- Bonjour, vous êtes la nouvelle secrétaire ?

Il se nomme : Roger Terraz, et moi de lui répondre :

 - Ne coupez pas !

On aurait dit que je lui répondais au téléphone tellement j'étais perturbée. Il me rassure :

- Ne vous inquiétez pas, moi je suis le métreur.

A partir de ce jour, le patron m'a mise à l'aise, j'ai enfin commencé à travailler normalement.

Nous avons lié connaissance avec Roger et sa femme Pierrette, qui travaillait avec lui. Il venait de monter son cabinet. J'ai travaillé très longtemps chez Renaudin où je faisais toute la comptabilité. J'ai eu Claudie le 20 juin 1939. Je me suis arrêtée de travailler huit jours avant sa naissance.

 

Et puis…..vint la guerre !

 

(à suivre)

Posté par Bigmammy à 09:43 - Affaire terminée, j'arrive - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Commentaires

Poster un commentaire