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17 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 10 (1)

Chapitre 10 (1) – Pierrette et Zizou

Jean est parti.

Pierrette est venue me voir. Elle me dit qu'il fallait remplacer les hommes. Nous avions une amie, Madame Gachet, qui travaillait à la Société des Chaux et Ciments. Nous l'appelions "la Gachette". Elle vint à la maison pour nous proposer, à Pierrette et à moi, de remplacer les comptables qui ont été mobilisés. Nous passons un concours, j'étais tellement émue que j'en attrape un rhume de cerveau terrible. Mais je réussis l'épreuve, Pierrette non. Nous prenons Madame Mens mais pas Madame Terraz, nous annonce-t-on    - Alors pour moi, c'est non, je ne viens pas si vous ne prenez pas Madame Terraz aussi. En effet, il y avait quatre kilomètres pour aller jusqu'au bureau, et elle, elle avait la voiture ! Une espèce de petite Fiat. J'avais bien un vélo, mais Pierrette ne savait pas monter. Bon, ils acceptent de prendre Madame Terraz aussi. Elle à la paye, moi à la comptabilité. Mais la voiture coûte cher. Pierrette décide d'apprendre à monter à vélo. Pendant huit jours, j'ai tenté de lui apprendre. Elle n'y est jamais parvenue. Elle essayait de son côté de m'apprendre à conduire, le matin. Je conduisais, crac, crac, je passais la marche-arrière au lieu de passer la seconde ... Arrête-moi, arrête-moi ! Je n'ai jamais pu conduire une voiture pas plus qu'elle ne parvint à monter à vélo.

 

Nous sommes allées travailler ainsi toutes deux un an. Je donnais à garder Claudie à une dame, Madame Bouchonnet, qui avait été très perturbée par l'arrivée des allemands dans Paris. Elle n'avait jamais eu d'enfants et elle adorait Claudie. Jusqu'au jour où la sœur de cette dame est venue me dire que ce n'était pas raisonnable de confier un bébé à une personne aussi fragile. Et de fait, un soir, pas de Madame Bouchonnet. Nulle part trace de mon enfant. Ni de Madame Bouchonnet, pas plus que de Monsieur Bouchonnet. L'angoisse.

Elle n'est revenue que très tard dans la soirée, Elle était partie au port... Alors je me suis résolue à m'en séparer.

 

J'ai trouvé une jeune fille de quinze ans, Lorette, pour garder Claudie qui avait alors quatorze mois. Il fallait absolument que je travaille, pour envoyer a Jean et surtout à mes parents des colis, pour vivre enfin. Claude ne grossissait pas, au contraire, elle dépérissait. Je ne comprenais pas. On avait déjà du mal à se procurer du lait concentré. C'était Lorette qui le buvait, et elle donnait de l'eau au bébé. Je ne m'en rendais pas compte. Pas de nouvelles de Jean. A partir du mois de mai jusqu'au mois de décembre, je suis restée sans nouvelles, rien. Il avait écrit, mais ses lettres n'arrivaient pas. Tous les autres maris que je connaissais étaient rentrés.

On nous annonçait :

- A la gare de Casablanca, il arrive des Zouaves.

On prenait le vélo, on allait à la gare, Claudie et moi, on attendait, je demandais :

- Vous connaissez le sergent-chef Mens ?

L'un des rapatriés me répondit un jour

- Oui, mais la dernière fois que je l'ai vu, il était en mauvaise posture ..

Je rentrais désespérée. Il fallait tout de même partir travailler. A partir du moment où les hommes ont été démobilisés, on nous dit que les comptables rentraient. On nous avait embauchées pendant la durée de la mobilisation. A ce moment-là, nous étions d'accord, Pierrette et moi. Quand les comptables sont rentrés, on nous a donc dit de rentrer chez nous.

 

Pierrette, plus vigilante que moi côté argent, est allée voir les Anciens Combattants.

- Vous savez ? Nous avions un emploi aux Chaux & Ciments et on nous a mises à la porte comme des malpropres !

Eh bien, dans la matinée, un chaouch nous cherchait partout car le patron nous demandait :

     - Comment, mesdames, vous vous êtes plaintes ? Ils nous ont payées deux mois supplémentaires d'indemnités, mais nous ne fumes pas réembauchées. Entre temps, Renaudin avait, lui aussi, été démobilisé et avait repris ses activités. Il n’avait pas beaucoup de clients. Je travaillais pour lui à temps partiel. J’avais aussi trouvé chez mon assureur un complément en secrétariat. Un jour, en rentrant à la maison, Je rencontre dans l'ascenseur une grande femme. Je l'avais déjà aperçue plusieurs fois, je savais qu'elle avait emménagé à l'étage au dessus quelques temps auparavant. Une magnifique femme, grande, avec un chapeau, monte dans l'ascenseur avec moi

- Bonjour, Madame ...

Sans doute devait-elle savoir que mon mari était prisonnier.

 Elle engage la conversation et tout à trac me déclare:

- Je suis très embêtée, cela fait deux fois que Je suis réglée dans le même mois !

Je me suis réellement demandé à ce moment comment une femme qui adresse la parole à une autre la première fois peut en arriver à lui parler comme ça ! Quelques jours plus tard, elle m'arrête à nouveau dans l'immeuble. - Vous êtes secrétaire? Casablanca_Palais_de_justiceVous savez, il y a une place au Tribunal du Pacha, vous devriez venir travailler avec moi. Vous travaillez beaucoup en ce moment ?

- Non, pas exactement, une demi-journée ici et une autre ailleurs, mon mari est prisonnier .... Nous commençons à lier connaissance.

- Moi, mon mari est inspecteur de police, il n'est pas parti. Je travaille au Tribunal du Pacha, la secrétaire s'en va, vous devriez venir. Je vais parler de vous à mon patron.

Elle ne me connaissait pas, elle ne savait pas ce que je valais. Elle revient sonner à ma porte quelques temps après : - J'ai parlé de vous à mon patron, il veut vous rencontrer, j'ai dit que vous étiez formidable. Tout de suite j'avais compris combien Zizou était, elle, formidable.

Je vais donc me présenter à Monsieur Delafosse, qui recherchait une sténo confirmée. C'est ainsi que je suis entrée au Tribunal du Pacha, grâce à Zizou qui y était depuis huit ans secrétaire de Monsieur Zagouri, président de la Communauté juive de Casablanca, Commissaire du Gouvernement auprès du Tribunal du Pacha et qui faisait faire tous ses travaux de secrétariat à l'extérieur, car Zizou, sa secrétaire en titre, était surtout sa secrétaire très particulière. Il était très âgé et Zizou me disait :

- Mais je ne couche pas avec ...

- Moi, vous savez, cela m'est parfaitement égal. ..

- Mais j'ai un amant. Michel. Il tient une guinguette ... Pour mon mari, cela ne lui arrive qu'une ou deux fois par an ! Et de fait, celui-ci m'avait confié :

- Vous voyez, Lulu, moi, je suis du matin. Et Zizou :

 - Moi le matin, je dors, je suis du soir. Ce n'est pas possible ! On ne se rencontre jamais.


(à suivre)

Posté par Bigmammy à 19:53 - Affaire terminée, j'arrive - Commentaires [0] - Permalien [#]
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