Lorsque j’étais adolescente, j’avoue que je n’étais pas encline à la lecture, et certes pas celle de LA littérature qu’on nous incitait à absorber, dans les années compliquées de l’après-guerre. Tous nos professeurs de lettres puis de philosophie affichaient un militantisme de gauche absolument convenu. Il fallait avoir lu Sartre et Camus, l’alpha et l’omega de la pensée existentialiste de bon aloi. Et cela, je ne l’ai jamais admis. Le premier roman que j’ai lu, à dix-sept ans, fut « Le Christ recrucifié » de Nikos Kazantzakis.  De Camus, j’avais lu « La Peste », sans véritablement en apprécier à sa juste valeur le style et le talent, j’étais si jeune.

 

EtrangerAvec toutes ces célébrations de la mort de notre Prix Nobel, je me suis dit qu’il serait bon de m’y remettre. Après tout, l’Etranger figure à la première place d’un classement des cent plus grands romans du XXème siècle établi en 1999 par 17000 lecteurs sous l’égide de la FNAC et du Monde (une liste très franco-centrée !).


Dans cette liste, j’ai lu un petit nombre de textes et suis ravie d’y voir figurer La Condition humaine, le Petit Prince,  A la recherche du temps perdu, le Procès, 1984, Le Grand Sommeil, Autant en emporte le vent, l’amant de Lady Chatterley, Belle du Seigneur, le Lotus Bleu et Blake et Mortimer. Mais pourquoi l’Etranger figure-t-il en première place ? Pourquoi ce premier roman écrit en 1942 ?

 

Et surtout, est-ce un roman ? Une longue nouvelle, en deux parties, qui se situe à Alger, en plein soleil. Un très banal employé de bureau, Meursault, raconte sa vie avant et après le meurtre qu’il a commis contre un homme arabe qu’il ne connait pas. Dans la première partie de l’œuvre, il est un homme libre ; tandis que dans la seconde, il est en prison en attendant son procès au terme duquel il sera condamné à mort.

 

«Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier.», ainsi commence le livre.

 

« Devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine. » ainsi se termine-t-il.

 

Le narrateur est perçu comme étranger au monde qui l’entoure, car il ne se conforme pas à la morale sociale commune. L’absurdité du crime gratuit, sans mobile, l’enchaînement des circonstances, le hasard et la fatalité, le refus de tout compromis et de tout mensonge , l’acceptation du destin, la révolte vite surmontée, une façon d’exercer, à l’intérieur de l’enfermement, sa propre liberté.

 

Camus déclarait  : « Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu'il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société ou il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c'est pourquoi des lecteurs ont été tenté de le considérer comme une épave. Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir."

 

Et effectivement, aujourd’hui, nous rencontrons une foule de gens qui vivent en marge de tout et surtout d’eux-mêmes. Triste spectacle !

 

Cependant, ne serait-ce que pour la qualité acérée du style, son dépouillement et son efficacité, la puissance évocatrice des paysages, des sensations et des couleurs traduites avec une économie de moyens effrayante, j’encourage vivement ceux qui ne l’ont pas lu (ou lu trop vite, ou il y a très longtemps) à redécouvrir ce texte fondateur des mythes intellectuels du XXème siècle. Et je découvre à ce propos que faire une dissertation aujourd’hui, grâce à Internet, est drôlement plus facile que de notre temps !

 

L’étranger, roman d’Albert Camus (1942), publié chez Gallimard, 182 p. (n°2 de la collection Folio : 4,50€)