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20 août 2020

Dévorer les ténèbres - enquête de Richard Lloyd Parry

 

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S’il n’y avait pas eu la très efficace traduction de Paul Simon Bouffartigue – claire, fluide, élégante sans aucun terme technique non expliqué - je pense que j’aurais abandonné cet ouvrage (trop noir, trop dense, trop cruel ...). Cependant, j’aurais eu tort.

Un premier avantage : jusqu’à l’année dernière, mon rêve le plus cher était de visiter le Japon, dont je suis fan depuis l’adolescence. Pour des raisons évidentes de santé, je savais que ce rêve resterait à jamais de l’ordre du regret. La lecture de ce récit m’en a délivrée. En réalité, nous les occidentaux, même ceux qui s’intéressent de près au pays du soleil levant, nous n’en percevons qu’un infime reflet.

Cette histoire somme toute classique de disparition d’une jeune Anglaise de bonne famille un peu fantasque, grande et blonde, partie avec une amie à Tokyo gagner de l’argent comme hôtesse de bar pour renflouer des dettes criantes, ne se déroule absolument pas comme on aurait pu le prévoir dans n’importe quel pays moderne. 

L’enquête journalistique publiée en 2011 sous cette forme est d’une profondeur méthodique et exhaustive. Du travail typiquement anglo-saxon, de la part d’un correspondant spécialiste de l’Asie, acharné à connaître la vérité sur l’Affaire Lucie Blackman, ne négligeant aucun élément de contexte pour la clarté du propos. Mais de ce fait, il arrive que le lecteur s’ennuie car la progression est lente, l’affaire ayant duré près d’une dizaine d’années.

Quelques découvertes : l’évolution de ce que fut la tradition du « Monde flottant » du temps des maîtres de l'estampe pour devenir le "commerce de l'eau"* et la place dans la société des maisons de rendez-vous et de rencontres. C’est dans le quartier de Ropponji que se trouvent aujourd’hui les bars à hôtesses où, en fin de journée, les salarymen payent (souvent sur le compte de leur entreprise) pour une conversation avec de jolies femmes, et en particulier des occidentales, les convient à des déjeuners … mais rarement plus même si affinités. L’auteur rappelle que « Au Japon, l’histoire de la pratique consistant à rémunérer une compagnie féminine est aussi longue qu’empreinte de noblesse. »

L’auteur souligne toutefois que le taux de crimes violents est extrêmement bas au Japon. Le sort réservé à Lucie est donc exceptionnel … et cet élément semble expliquer pourquoi la police n’a qu’une faible expérience de ce genre de crimes. La description des recherches menées pour retrouver la jeune femme, les incohérences des investigations et des recueils de témoignages, les délais de réaction de la police sont sans doute le fruit de cette carence.

Autre surprise : le sort de la communauté coréenne, le mépris qu'elle inspire au Japonais "de souche", le plafond de verre auquel les enfants de la troisième génération se heurtent pour évoluer dans la société niponne, leur ressentiment ... 

Une confirmation après l’expérience vécue par Carlos Goshn, c'est qu’au Japon, arrêter un suspect fait de lui un condamné dans environ 99% des cas. Peu importe les preuves ou leur absence, on recherchera par tous les moyens à provoquer des aveux. Le système judiciaire japonais n’a rien à voir avec le système anglo-saxon ou européen. Et c’est pourquoi les gardes-à-vue sont si longues, prolongeables à volonté en multipliant les chefs d’accusation jusqu’à ce que le suspect craque. Finalement, je comprends pourquoi le PDG de Renault a préféré prendre la tangente.

Dernière analyse absolument dramatique : ce que provoque l’assassinat d’une personne auprès de chacun des membres de sa famille. D’autant plus qu’ici, l’enquête puis le procès du prévenu ont duré une dizaine d’années. Explosion du couple parental, dépressions, tentatives de suicide … Rien n’aura été épargné aux proches de Lucie, pendant sa disparition après la découverte de son corps, pendant et après le procès et même après le verdict. Mais ceci n’est pas spécifique à la procédure japonaise.

Un livre à conseiller à tous ceux et surtout celles qui envisagent de partir faire un séjour pour travailler au Japon !

 * Le terme mizu shōbai (水商売, « commerce de l'eau ») est utilisé au Japon pour désigner les activités nocturnes où des femmes sont présentes, sans rapport avec la prostitution.

 

Dévorer les ténèbres, enquête sur la disparue de Tokyo (People Who Eat Darkness), par Richard Lloyd Perry, traduit de l’anglais par Paul Simon Bouffartigue, édité chez Sonatine, 522 p., 23€

Posté par Bigmammy à 07:59 - Lu et vu pour vous - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Brr..ce que cette enquête évoque
    de la mentalité japonaise est inquiétant. Occidentale que je suis, je continue de n'y rien comprendre . Ma question " les japonais nous comprennent-ils?"

    Posté par Christine, 20 août 2020 à 08:29

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