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18 septembre 2020

Les crises d'Orient (1768 - 1914), par Henry Laurens

crises d'orient 1

Dans mes souvenirs de jeunesse, j’ai encore en mémoire des expressions comme « la poudrière des Balkans », « L’Empire ottoman, homme malade de l’Europe », sans revenir au siège devant Vienne ou à la bataille de Lépante … et surtout, l’assassinat du grand-duc autrichien à Sarajevo, l’étincelle qui a mis le feu à la Grande guerre. Une actualité récente nous incite à revenir aux sources.

Car finalement, peu de choses ont changé !

Cet ouvrage, très dense et pourtant accessible, donne les clés pour améliorer notre compréhension des conflits sans fin qui agitent encore aujourd’hui le Moyen-Orient. Et nous en avons terriblement besoin car l’aire géographique qui commence à l’est de Venise et va jusqu’aux confins occidentaux de la Chine fut en effet presque sans répit le théâtre d'affrontements, souvent diplomatiques, entre grandes puissances, mais sanglants entre peuples dominateurs et peuples opprimés, partages de territoires et nettoyages ethniques, échanges de populations, réfugiés massacrés, guerres sans résultats si ce n’est un conflit ultérieur.

La période étudiée s’étend de la victoire de Plassey remportée par l'armée de l'East India Company contre les troupes du Nawab - qui montre que la conquête de l'Asie est possible par les armées européennes -  au déclenchement de la guerre de Quatorze. Et bien des questions restent aujourd’hui encore sans réponse satisfaisante, et sources de nouveaux conflits (Lybie, Liban, Kossovo, Palestine, Turquie, Kurdistan, Iran, Afghanistan, Caucase ....)

Au cœur de cette tragédie, l’Empire Ottoman. Après Waterloo, les Sultans ottomans ont la nécessité d’emprunter un certain nombre de formes d’organisation à l’Europe pour pouvoir lui résister. Et dans ce cas, ils risquent de remettre en cause les institutions que l’on perçoit et ressent comme islamiques par essence. Quand viendra le temps des Jeunes Turcs, qui sont le pur produit de la modernisation de l'enseignement, ils constitueront une élite isolée de son milieu social d'origine, qui veut aller jusqu'au bout du processus de modernisation tout en rejetant les perpétuelles ingérences étrangères.

Au Congrès de Vienne, l’Angleterre s’inquiète déjà du danger de soulèvements des chrétiens des Balkans qui permettraient à la Russie d’avancer vers le Sud, la Méditerranée et donc l’Inde. La mobilisation émotionnelle pour les Grecs est une des premières manifestations de la force de l’imaginaire en politique. La désillusion sur place des volontaires accourus d’Europe pour soutenir leur cause est complète devant l’inorganisation des Grecs entre eux et la violence.

En Egypte, Muhammad Ali et son fils conquièrent la Syrie, le Liban et la Palestine … Mais c’est justement dans sa faiblesse que réside la force de l’Empire ottoman : les grandes puissances le soutiennent à bout de bras afin qu’il puisse honorer son immense dette et continuer à faire pièce à la Russie.

La crise libanaise – dès 1841 – entre Maronites (soutenus par la France) et Druzes (soutenus par l’Angleterre) établit durablement la relation franco-maronite élaborée par des écrivains pour la faire remonter à Saint Louis et jusqu'à Louis XIV. Elle reçoit le soutien de la droite catholique française. Les protestants britanniques (biblistes) encouragent pour leur part le sultan à autoriser l’installation de Juifs en Palestine.

En Grèce comme en Egypte et en Turquie, entreprendre des réformes coûte énormément d’argent : former une armée moderne, une flotte de guerre, faire appel à des spécialistes étrangers, construire des infrastructures (télégraphe, chemins de fer, canal de Suez) font exploser les coûts de fonctionnement et la charge de la dette déjà sous total contrôle étranger. Cependant, la Grande Bretagne a toujours besoin de l’Empire ottoman pour faire barrage aux ambitions russes. La rivalité avec la France se résout sur le partage de zones d’influence en Afrique, comme ce sera le cas aussi en Asie centrale avec les Russes. L'Autriche-Hongrie annexe la Bosnie-Herzégovine ???et on sait ce qui advient en 1914.

Cet ouvrage montre que les conflits interétatiques et interethniques n’ont pas cessé durant cette période. Dans les Balkans, les regroupements de populations de même confession conduisent à un partage des régions par l’administration ottomane, systématiquement prolongé par le nettoyage ethnique. Partout, l’ampleur des atrocités commises désabuse les opinions publiques européennes.

On découvre que les massacres d’Arméniens remontent à bien plus loin que 1915 : déjà en 1894-1896, puis en 1904, en 1908, les Kurdes s’installent sur les terres dont ils sont chassés. Ces échanges de populations modifient en profondeur la composition de l’Anatolie qui accueille des millions de réfugiés musulmans chassés des régions balkaniques et des îles grecques. On souligne aussi l’extraordinaire rôle économique, écologique et politique de l’installation des lignes de chemin de fer.

On reste donc stupéfaits devant la naissance et le caractère pérenne des mouvements politiques de cette région cruciale pour la paix de notre monde d’aujourd’hui. Un savoir indispensable. Je vais naturellement me procurer rapidement la suite de cette fresque sanglante.

 

Les crises d’Orient (1768 – 1914), par Henry Laurens, publié chez Fayard, 383p., 19€

Posté par Bigmammy à 00:00 - Lu et vu pour vous - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Vous pouvez aussi « écouter « la suite .Vous trouverez en podcast les cours de H. Laurens au Collège de France, section Histoire,bien sûr.

    Bonne journée.

    Posté par Catherine, 18 septembre 2020 à 08:25
  • Votre article me replonge dans mes années d'études. En effet, Henry Laurens fut un de mes professeurs d'histoire contemporaine à la Sorbonne en 1989. Chargé de TD à l'époque, ces cours étaient déjà passionnants. Mais passer un oral avec lui relevait du supplice dont je me souviens encore... Ses derniers ouvrages m'ont l'air indispensables à la compréhension du monde d'aujourd'hui.
    Bon weekend !

    Posté par Marsuline, 18 septembre 2020 à 17:05
    • Moi aussi, j'ai encore des souvenirs cuisants d'oraux passés avec des professeurs emblématiques à Sciences Pô ! J'attends encore un peu de "mâturer" ce livre aant d'acheter le volume suivant ...
       
       
       
       

      Posté par Bigmammy, 18 septembre 2020 à 18:11

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