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14 septembre 2022

Les exportés, récit de Sonia Devillers

 

Devillers

Ce court récit d’une sordide histoire de traite d’êtres humains unique en Europe m’a beaucoup émue.

C’est le tribut qu’une jeune femme, née la même année que ma fille Florence, s’est imposé aux mânes de ses grands-parents, Harry et Gabriela et de sa mère Marina (qui a aujourd’hui mon âge) et de sa tante Lena, trop tôt disparue. L’histoire de la fuite d’une famille juive de Roumanie vers la France en 1961 et de ses rocambolesques aventures.

Sonia Devillers ne sait pas ce qu’est être juive. On ne lui en a rien transmis, et cela ne lui manque pas. Personne ne l’a jamais « désignée » comme telle. Elle ne parle pas la langue de sa mère, n’a pas le sentiment d’avoir oublié mais celui de n’avoir jamais pu apprendre.

Car après les pogroms du XIXème siècle, les exactions de la Garde de Fer nationaliste et fasciste à la fin des années vingt et les persécutions de la seconde guerre mondiale, vînt le temps des communistes. Les pressions à l’encontre des juifs roumains sont plus insidieuses, même à l’encontre d’intellectuels membres du Parti, comme les grands parents de Sonia. Leur seul espoir est la fuite à l’Ouest. Et pour cela il faut pouvoir payer, et très cher. C’est la filière d’un d'un passeur Anglais, trafiquant de céréales et de bétail : Henry Jacober.

La Roumanie des années 60 est un pays exsangue, en quasi faillite, en particulier son agriculture. L’Etat roumain n’a rien à offrir pour financer ses importations … si ce n’est ses juifs. S’installe alors, sous le contrôle vigilant de la Securitate (les services secrets) un troc « citoyens contre animaux d’élevage », en particulier des porcs landrace d’excellente origine et des machines agricoles pour développer ses productions et les réexporter contre des devises. Cela va fonctionner avec les pays occidentaux, puis avec Israël.

Ce type de transaction n’est pas une nouveauté. Le père adoptif de Claude nous avait jadis raconté comment, emprisonné au camp de Miranda del Ebro en tentant de rallier Londres en 1940, il avait été échangé via la Croix Rouge contre un sac de blé et deux poutrelles d’acier destinés à Franco … Les scrupules moraux n’encombrent pas l’âme des dictateurs.

Mais cette narration est celle d’une journaliste, qui a profondément exploité les archives aujourd’hui disponibles. Elle est écrite dans un style fluide. C’est un témoignage de la troisième génération des rescapés du massacre des juifs d’Europe sous la domination des nazis et de leurs alliés, celle des « enfants-Shoah » comme les définit Ivan Jablonka.

Ceux-là sont les héritiers d’une histoire, non d’un traumatisme.

Afin que nul n’oublie …

 

Les exportés, récit de Sonia Devillers, édité chez Flammarion, 275 p., 19€

Posté par Bigmammy à 08:00 - Lu et vu pour vous - Commentaires [3] - Permalien [#]
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Commentaires

  • Incroyable ! Je ne sais que rajouter...

    Posté par Binchy, 14 septembre 2022 à 10:24
  • Merci de me faire connaitre ce livre. Je vais l'acheter étant moi même petite fille d'une famille roumaine décimée par la shoah.

    Posté par nicole93, 15 septembre 2022 à 08:25
  • Des horreurs encore et toujours .....

    Posté par Colette, 15 septembre 2022 à 21:09

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