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11 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! Chapitre 5

 Chapitre 5 : Chagrins

Lucie : Revenons à Josépha et aux circonstances qui l'ont conduite à se marier. Mon père Augustin, de six ans plus âgé que Josépha, était marié avec la sœur aînée de ma mère. Ils avaient un enfant. Enceinte d'un second enfant, elle est morte en couches. Le bébé a vécu et mon père s'est donc trouvé veuf avec deux enfants. Josépha était fiancée avec un garçon de son âge, qui souhaitait l'épouser. Ma grand-mère maternelle, maîtresse femme à la tête de deux grosses fermes, s'y opposa formellement.

 

    - Ah non ! Il ne faut absolument pas que ces enfants soient élevés par une marâtre. Tu devrais te marier avec Auguste. Ma mère n'éprouvait aucune inclination pour son beau-frère, mais la pression familiale fut si forte, qu'elle a fini par l'épouser, pour élever les deux enfants de sa sœur…. Avec ça, une fois qu'ils ont été mariés, le bébé n'a pas vécu, et la petite fille, qui avait six ans, a été emportée par une avalanche.

 
Cannes_1920_coulCela a été le drame de la vie de ma mère, car elle a été mariée sans amour à mon père, qui était un très brave homme, mais pas celui avec lequel elle avait rêvé de se marier. Et qu'elle a toujours regretté. Pour mon père, piémontais, la femme ne comptait pas. Il arrivait à la maison, il ne faisait rien pour aider ma mère, il buvait, il lui a fait seulement tout un tas d'enfants : je suis la dernière mais nous avons été huit, sur lesquels seules quatre filles ont survécu : Henriette née en 1902, Félicie en 1906, Pauline en 1910 et moi en décembre 1913.

Il prenait pourtant toutes les précautions, mais tous les samedis, il avait bu un peu plus et ma mère se retrouvait enceinte. En dix neuf mois, ma mère a eu trois enfants !

En effet, Félicie était jumelle avec un garçon. Quand ma mère lui avait annoncé cette nouvelle grossesse, mon père s'était récrié :

- Oh, ce n'est pas possible, il n'est pas de moi, j'ai bien fait attention !

Ma mère lui répondit :

- Si c'est un garçon, toi qui souhaites si ardemment avoir un fils, le bon Dieu ne te le laissera peut-être pas. Et c'est ce qui arriva : le jumeau de Félicie s'appelait Angelin-Ursulin. Quelques jours après la naissance, il a pris froid et il est mort.

 

Evidemment, dès que ces petits étaient nés, on les baptisait. Et pour cela, on les sortait à l'église, quel que soit le temps. Ainsi moi, je suis née le vendredi soir 20 décembre, et on m'a baptisée le dimanche. Je m'en suis aperçue lorsque je suis venue chercher le certificat de baptême à l'église du Prado pour me marier. Avec le curé, nous avons cherché dans les registres à partir du 25 décembre, sans rien trouver. Comme j'étais certaine qu'on m'avait baptisée, il a bien voulu recommencer la recherche à partir du premier jour de ma naissance et c'est ainsi que j'ai découvert que la cérémonie avait eu lieu juste deux jours après. Même à Cannes il devait faire froid, en tout cas pas un temps à promener un bébé dans une église. Ce qui signifie aussi que ma mère, vingt quatre heures à peine après avoir accouché, se relevait pour assurer les préparatifs du baptême ....

Mon père pleurait. Ma mère lui dit :

- Ne le pleure pas, cet enfant, puisque tu dis qu'il n'était pas de toi, Dieu te l'as enlevé, justement parce que tu disais qu'il n'était pas de toi.Elle aussi, elle avait tellement mal au cœur, tellement de chagrin ... Maman a souffert, beaucoup souffert. Mon père était un brave homme, mais c'était un paysan ignorant qui ne comprenait pas qu'une femme pouvait avoir droit à une vie normale. Une fois sorti de son travail, il ne se préoccupait plus du reste.

A partir de ce moment ­là je suppose qu'ils ont dû redoubler de précautions, toujours est-il que je fus la huitième, et dernière. Ma sœur Félicie ne pesait que six kilos à deux ans ... Elle parlait, mais elle ne marchait pas. Après elle, il y avait eu une petite fille qui s’appelait Irène. Félicie criait :

 - - Maman, Irène tombe !

Mais elle ne bougeait pas de sa place. C'étaient des enfants rachitiques. Nous n'étions pas faits pour vivre. Si on a réussi à s'en sortir, c'est que vraiment on était solides en définitive, on s'est raccrochées toutes les quatre à la vie.

Dans ma petite jeunesse, les enfants venaient comme des bêtes. Ma mère avait gardé les habitudes piémontaises : chez elle, on s'occupait davantage des vaches, les enfants, si ils voulaient vivre, ils vivaient, sinon, ils crevaient, c'était normal, banal. Quand on appelait le docteur, c'était trop tard.

Ma mère était épuisée. Elle était toute petite, très jolie. Elle devait peser tout au plus quarante cinq kilos. Outre les grossesses, elle allait laver toute la journée du linge dans un hôtel, le Château de la Tour. Elle partait de Rocheville - le nouveau nom du Four-à­Chaux - à pied jusqu'à La Bocca. Elle passait toute la journée à laver au bassin, dans l'eau froide. Je la voyais rentrer le soir complètement fatiguée, et elle prenait encore du linge à laver chez elle, tout ça pour payer la maison pour laquelle ils avaient obtenu un délai de cinq ans.

 
Je me rappelle, lorsque j'avais huit-dix ans, j'étais toute seule à la maison. J'étais en effet la dernière et mes sœurs étaient placées. Je passais la veillée avec mes parents. Ma mère ne savait ni lire ni écrire, mais elle savait compter ! Mais mon père savait lire, écrire bien sur, mais cela l'ennuyait de lire, car il était la plupart de temps trop fatigué. Il me disait alors :

- Lis-moi un peu le journal…

Ce qui l’intéressait surtout était la politique. Mais je n’avais pas du tout envie de lui lire la politique. Je préférais lire des petits romans à quatre sous que l'on trouvait alors. Alors je commençais. J'ouvrais le journal et je « lisais » :

- Ah ! on a violé une fille sur la voie publique…..on l’a déshabillée…..

Mon père fulminait :

- Quel temps nous vivons, ce n’est pas possible !

- Un jeune homme se promenait tout nu, on l’a arrêté…Enfin, des choses plus extraordinaires les unes que les autres. Au bout de quelques temps, mon père renonçait :

- Allons ! ne me raconte plus des choses comme ça, je ne supporte pas qu’on me lise des choses pareilles.

 A table, il n'a jamais supporté que nous riions. De temps en temps, nous nous regardions, maman et moi, et nous étions aussitôt prises d'un fou-rire ... Parce qu'on sentait que cela le gênait. Il nous disait:

- Voyons, voyons, le rire abonde dans la bouche des gens stupides !

Cela suffisait bien sûr à nous faire repartir de plus belle. Il était si sérieux, si religieux ! Il n'allait pas à l'église, mais il priait tout le temps. Ainsi, quand nous redescendions de Rocheville sur Cannes, le dimanche soir, il était gai, il chantait. En arrivant devant le cimetière, il se taisait. Je lui demandais :

        - Pourquoi vous arrêtez-vous de chanter, Papa ?

Parce qu'il avait toujours tenu à ce qu'on lui dise "vous". Moi j'en ai beaucoup souffert, parce que toutes mes petites camarades, à côté, disaient "tu" à leurs parents. "Vous", pour moi, c'était comme quelqu'un d'inaccessible ...
Il répondait :
        - Je récite la prière des morts, parce que j'ai des enfants qui sont enterrés dans ce cimetière.

 Quand on avait dépassé le cimetière, il recommençait à chanter. Parce que c'était le soir. ... Le matin, en montant à la campagne, il avait emporté cinq litres, ou peut-être dix litres de. vin, qu'il avait fait lui ­même. A la campagne, c'étaient les gendres qui travaillaient. Lui se promenait avec la bonbonne. Il allait voir Pierre, le mari d'Henriette :

- Tu veux boire un coup ? L'autre acquiesçait :

- Je veux bien ! Et il buvait le coup, et mon père avec lui. Puis il allait voir Clément, le mari de Félicie :

- Tu veux boire un coup ? Bien sur qu'il buvait le coup, Clément, qui est mort d’une cirrhose ! Et ainsi de suite, si bien que le dimanche soir, il fallait le ramener.

 Il avait le vin gai, très heureux. On repartait donc pour Rocheville. Tous les dimanches après-midi, il fallait qu'on monte à Cannes, être à sept heures à Rocheville pour venir chercher mes parents, et redescendre. A pied.

 On arrivait à la maison. Il rebuvait un coup, puis il allait se coucher. La nuit, il vendait des planches il disait à ma mère :

- Pousse-toi, pousse-toi, que je veux vendre ces planches ...

Parfois, la coupe débordait, et il lui est même arrivé de faire pipi dans la cheminée ! Alors, ma mère entrait dans une colère épouvantable. Toute la nuit, il l'empêchait de dormir à vendre ses planches ... Le lendemain matin, elle lui demandait :

- Alors ? Tu as encore passé une nuit à parler !

- Moi ? J’ai dormi comme un pauvre homme, qu’est-ce que tu me racontes ?

Parce qu'il était magasinier chez Rossi & Ribotti. Il avait travaillé vingt-cinq ans chez Nouguès, marchand de bois à Cannes, puis celui-ci s'étant retiré, l'entreprise avait été reconvertie en négoce de chaux et ciments. Et ça, cela ne l'intéressait pas. Ce n'était pas son métier. Lui, il était magasinier en bois. Mais on l'avait repris chez Rossi & Ribotti, marchand de bois, où il est resté là aussi vingt cinq à trente ans.

à suivre par ICI

 

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10 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 4

Chapitre 4 – Jasmin et Marguerite

A partir de l’âge de deux ans et demi, moi qui étais la plus jeune, mais il y avait les autres avec moi, ma mère nous emmenait cueillir la fleur de jasmin, à Grasse ou à Mouans-Sartoux. La saison de cueillette de la fleur de jasmin dure du premier août, et à l'époque nous allions à l'école jusqu'au 31 juillet, et reprenions au 15 octobre. Un bonhomme venait nous chercher à Cannes avec une carriole et un âne, on emportait une paillasse, quelques ustensiles de cuisine, maman, ma sœur Pauline, pas Félicie ni Henriette, et moi. On allait dans la campagne, en pleine nature.

Il y avait des rats, de tout puisque c'étaient des cabanons faits de quelques planches, avec un cyprès devant comme on les voit toujours abandonnés aujourd'hui dans les campagnes. On recueillait l'eau dans de grandes jarres, pour arroser, mais nous allions chercher l'eau pour nous à la fontaine.

On se réveillait le matin à trois heures. Au début, ma mère me laissait dormir, mais à partir de trois­ ou quatre ans, j'ai commencé à cueillir la fleur, avec Pauline et ma mère. Cela durait de trois heures du matin à onze heures, midi. Le quinze août, c'était la plus grande fougue : il fallait toutes les ramasser, parce que sinon, elles étaient perdues, car dans l'après-midi, elles tombaient, flétries.

Fleur_de_jasminCela se payait très cher, pour le patron bien sûr, mais même pour la cueilleuse. Cela faisait une saison où l'argent rentrait. C'est ainsi que mes parents avaient pu financer leurs investissements ...

On ne dépensait en effet pas beaucoup. On vivait d'une salade de tomates, de pain, beaucoup de pain, ce que le patron de la campagne nous apportait. Il nous disait :

- Vous voulez des melons ?

Bien sûr, on voulait des melons, mais aussi des pastèques, des salades, des poivrons, des œufs, un peu de viande et du corned beef. C'était après la guerre de 14, on allait chercher une boîte de corned beef que l'on mangeait cru, ou à la sauce tomate ... L'après-midi, ma mère allait faire des lessives chez les gens du village. Ma sœur Pauline faisait des ménages. C'était aussi difficile que maintenant, pour les personnes qui passaient l'été à la campagne, de trouver des femmes de ménage. Ma mère était une laveuse exceptionnelle. Et moi, bien entendu, j'allais jouer sur la place du village. Je faisais des commissions, mais il ne fallait pas trop compter sur moi, j'étais insouciante, toujours un pied en l'air ... Je connaissais en revanche tout ce qui se passait dans le village. C'était moi, la radio ! Je savais les nouvelles, même les fausses... surtout les fausses !

Le samedi, après la fleur, nous repartions à pied et nous descendions à Cannes. Ma mère devait faire le ménage de mon père qui était resté à Cannes. Lui, travaillait. Il se faisait réchauffer la soupe chaque jour, ou deux œufs, mais il y avait deux assiettes pour chaque jour, une le midi et une le soir, dans l'évier. Il ne lui serait même pas venu à l'idée de se laver une assiette.

Ma mère arrivait donc le samedi pour nettoyer tout ça. Nous les filles, nous étions heureuses de revenir à Cannes. Nous passions une nuit, et hop, nous remontions à pied le lendemain dimanche à trois heures du matin, tout doucement, mais assez vite cependant pour pouvoir cueillir la fleur sans perdre un seul jour ! On arrivait ainsi vers les six-sept heures. On voyait le tramway qui montait, et je disais toujours à ma mère:

- On ne pourrait pas prendre le tramway quand même ? Il y avait une motrice, et derrière, une baladeuse, avec une balustrade à claire voie. J'aurais tant aimé pouvoir monter là-dedans !

Et il fallait en arrivant en mettre un rude coup pour rattraper le temps perdu, malgré la fatigue du trajet.

Plus tard, quand je fus plus grande, on n'allait plus faire le ménage de mon père, on allait danser. Chaque quartier avait sa fête. J'avais quatre ans de moins que Pauline, et comme elle allait danser, je faisais comme elle. Je ne dansais pas, mais je m'amusais, je l'accompagnais. Mais pas question toutefois d'y aller toutes seules :   -  Maman, vous nous emmenez danser ?
Elle était bien fatiguée, mais comme nous avions bien travaillé, elle nous emmenait. On était heureuses !

 

 
 

Elle dansait bien, Pauline. Elle   était menue, fine et légère. Elle valsait à ravir. Ma mère ne rentrait pas, c'était cher. .. Elle nous payait l'entrée. Mais à toutes les danses, il   fallait revenir à l'extérieur voir ma mère ... On se mettait sur le bord de   la piste, et hop :

 

    - Vous dansez, Mademoiselle ?
Elle dansait bien, Pauline, elle était menue, fine et légère, et élégante car elle confectionnait ses robes. Elle valsait à ravir.
Jusqu'à ce que j'aie eu seize ans, tous les étés, Je suis allée à la fleur.
Une année, j'ai refusé d'y aller. J'avais onze ans. Je disais:
    - Cette année, la fleur, je ne voudrais pas …

J'avais appris qu'en haut, à la villa du Docteur Caponi, ils avaient besoin d'une femme de chambre. J'y vais, je me présente, par l'intermédiaire de ma mère. Mon travail consistait à faire les lits, les chambres, le salon, la salle-à-manger et à servir à table. Le Docteur Caponi était un vieillard pour moi. Il avait peut-être cinquante ans ... Il fallait lui faire le lit, alors que chez moi, je ne l'avais jamais fait. Ma mère s'en chargeait, comme du linge : elle disait que nous usions trop de savon. Je faisais le ménage, mais seulement ce qui se voyait, selon moi. Enfin il me fallait faire le service des repas.


Ils étaient douze à table. Des plats énormes, plus lourds que moi, me semblait-il. Il fallait les présenter à la gauche. Une fois, il y avait des œufs à la coque au menu. Chez ces gens-là, il y avait beaucoup de poules ... et des artichauts dans la campagne. La cuisinière devait être âgée de vingt deux à vingt trois ans, c’est elle qui m'a appris à les préparer. Je me souviens donc que cette fois-là, le plateau a basculé et tous les œufs se sont écrasés sur le jeune homme que je servais. Je fus alors  prise d'un tel fou-rire que j'ai tout quitté, et me voilà partie à la cuisine, impossible de m'arrêter de rire ... Ils ont été obligés de se servir la suite, parce que j'étais incapable de rentrer à nouveau dans la salle-à-manger.

Au bout d'un mois de ce traitement, Madame Caponi a appelé ma mère, en lui disant qu'il n'était pas possible de me garder : j'avais cassé trop la vaisselle, chaque fois que je desservais, je cassais une ou deux assiettes ... Je n'étais donc absolument pas faite pour exercer le métier de femme de chambre.


Cette année-là, j'ai tout de même fini à la fleur, et bien contente encore….

L'histoire de la tante Marguerite vaut aussi d'être contée : Marguerite était la sœur de ma mère. C'était un petit bout de femme, mignonne, douce, tranquille - soi disant - et son mari, mon oncle qui était aussi mon parrain, possédait des tartanes, ces bateaux à voiles qui transportaient le sable par cabotage, tout au long de la côte, entre Nice, Saint Tropez, Cannes .....
Cermak__tartanesLorsque la tartane arrivait au port, à Cannes, il fallait débarquer le sable, dans des hottes, à dos d'homme. C'étaient ma tante et mon oncle qui déchargeaient. Elle avait déjà trois enfants.
Un jour, son mari lui dit : .
    - Tu sais, nous avons une chambre en trop, et moi j'ai rencontré une femme très bien, une veuve, qui serait disposée à nous la louer, ce qui nous ferait un peu d'argent pour finir de payer la tartane.

Ma tante était alors enceinte d'environ sept mois, et elle continuait à décharger le sable sur son dos chaque fois que son mari accostait à Cannes. Elle préparait à manger dès le matin afin que les enfants, en arrivant de l'école, puissent déjeuner chaud. Deux ou trois fois, elle s'était aperçue que non seulement mon oncle ne venait pas au bateau, mais que le déjeuner disparaissait à une vitesse inaccoutumée, ou qu'il n'y avait plus de déjeuner pour ses petits.


Margueritte_Spicuzza_en_1917Un jour, elle trouve au fond d’un tiroir, un vieux fusil, une vieille arme qui ne servait pas depuis longtemps. Elle pense :

- Si je les attrape ….

Ce jour-là, elle avait préparé un pot-au-feu magnifique, et toute la matinée en travaillant elle s'en régalait d'avance. Elle arrive, et plus rien, ils avaient tout mangé ! Et soudain, elle entend la porte d'en haut qui se ferme sur les tourtereaux ... Elle sort le pistolet du tiroir, elle monte à l'étage et leur crie :
- Sortez de là !

Pan, pan, pan, elle tire à travers la porte.

Probablement que la pauvre femme devait se tenir juste derrière celle-ci, en tous cas, elle l'a tuée !

Immédiatement, la police, les gendarmes….

On transporte la femme à l'hôpital. Mon oncle s'échappe par la fenêtre et disparaît trois jours aux îles de Lérins. Quant à Marguerite, un petit dans chaque main, enceinte jusqu'aux yeux, on la mène à Grasse où les gendarmes ne veulent pas la garder. .. Ils lui ont encore donné les sous pour redescendre à Cannes. Avec le tramway.

Et la voici en photo, prise en 1917, probablement à cette époque !

à suivre, par ici.....

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09 février 2008

Affaire terminée, j'arrive ! - Chapitre 3

Chapitre 3 – Coup de foudre

 

 

Pep94Jean : Nous avons quitté Gap en 1920, je crois, pour venir nous installer à Cannes – la Bocca, où mon père avait de grands espoirs commerciaux. Pour ce faire, il vendit son entreprise, mais il la vendit mal, et l'acheteur était par surcroît un aigrefin. A partir de là, les choses ont mal tourné, les promesses faites à mon père ne se sont pas concrétisées, la conjoncture économique avait changé et, comble de malchance, son acquéreur s'avéra définitivement insolvable. Nous étions ruinés.

Alors la vie, en cette année 1921, devint plus difficile, pour ma sœur et pour moi. Après l’école, il fallait tous les soirs aller chercher l’herbe aux lapins dans les champs, car pour améliorer l’ordinaire, mon père faisait un peu d’élevage dans le jardin attenant à notre logement.

Pendant les vacances, comme tous les enfants, nous allions cueillir les fleurs de jasmin. Comme nous étions nombreux, c'était assez gai, mais, toujours courbés, ça devenait vite lassant, surtout par temps de rosée, où nous étions vite mouillés jusqu'au ventre, et ça dure presque trois longs mois.

 

Le même mois de 1923 où j'ai passé mon Certificat d'Études, j'ai commencé à travailler en usine. J'ai débuté par peindre le dessous des wagons, en noir, mais pas très longtemps car c'était vraiment trop salissant pour les vêtements de travail. Après, ce fut la confection de boîtes en carton destinées à la parfumerie. Je travaillais avec un garçon, mon aîné de quelques années, qui devînt mon témoin à notre mariage. A cause du salaire, plus intéressant, je repris de l'embauche dans la peinture. De plus, le soir après la journée, voulant devenir boulanger, j'étais mitron dans notre quartier jusqu’à près de minuit. Comme paye, j'avais droit à un grand pain. Cela non plus n'a pas duré, trop fatigant pour mon âge.

 

Je devins alors chasseur d'hôtel, au Château Saint Georges, où étaient de passage à ce moment-là la famille Michelin ainsi que Léon Blum et son épouse, parmi beaucoup d'Anglais. Ce qui m'amena à faire la connaissance d'un groupe de jeunes couturières, qui travaillaient juste au dessus de la librairie où je venais, plusieurs fois par jour, chercher la Presse nationale et internationale. Parmi ces jeunes filles avec lesquelles nous allions danser le dimanche, ma copine Pauline amena un jour sa jeune sœur Lucie avec elle, sans m'en prévenir. Elles étaient déjà attablées lorsque j'arrivais.

 

1928Je ne vis que cette nouvelle personne. J'en fus totalement ébloui, ce fut un choc très fort, le coup de foudre ! A partir de ce moment, et avant même lui avoir parlé, je savais que ça irait loin. Cette merveille, c'était ma Lulu. Elle avait treize ans, mais grande, très jolie et gaie, j'avais alors seize ans.

 

Pour m'élever dans ma condition de chasseur, je pris des leçons d'anglais. ; ça marchait assez bien, et j'envisageais sérieusement de devenir concierge d'hôtel, l"'Homme aux clés d'or", rien de moins. Et voilà qu'un beau jour, en revenant de saluer mes parents, j'allais un peu vite en vélo, une plaque d'égout mal scellée me fait chuter. Clavicule cassée en deux endroits, deux mois de repos ... et plus de boulot. Une fois guéri, il me fallait un petit travail léger, j'en trouvai dans une confiserie de luxe, la maison Maiffret rue d'Antibes, très réputée sur la place et spécialisée dans d'époustouflantes présentations de fruits confits.


J'y exécutais de menus travaux quand un jour, le patron, cherchant de la place pour stocker de la marchandise, avise dans un coin de gros tonneaux de cinq cents litres, ouverts sur le dessus et dans lesquels, depuis des années, étaient versés les sirops restants des cuissons des fruits confits. Après discussion avec le chef confiseur, il est décidé de faire recuire un peu de ce mélange pour le vendre en bouteilles. Je suis chargé de l'ouvrage et, muni d'une grande louche, je puise dans les tonneaux.

 

De temps en temps, j'en retire un rat : gros comme un lapin, qui s'étant laissé tomber à l'intérieur et, gorgé de sucre, était resté pris au piège délicieux. Il en ressort plat comme une galette, écrasé par le poids des couches successives de sirop. Comme nous étions pendant l'été, tout ça s'est vendu à un prix promotionnel, mais moi, je n’en ai jamais goûté. Personne ne fut malade.

 

Une fois la forme revenue, je trouvai un emploi dans la publicité. L'agence comptait trois employés : le patron, la dactylo pour répondre au téléphone, et moi, pour faire le boulot. Nous éditions une affiche collective de tous les programmes de cinémas et de théâtres de la ville. Je courais donc les cinémas pour les programmes et éventuellement, les clichés des films pour les remettre à l'imprimeur. Après, je distribuais les affiches chez les commerçants et le temps qui me restait, je cherchais des emplacements à travers la ville, et sur ces emplacements loués à l'année par contrat en bonne et due forme, je collais mes affiches.

 

Cela n'a pas duré bien longtemps, car vint une période où tous les grands hôtels de la Croisette durent se moderniser, suite à la construction de l'hôtel Majestic. Nous faisions beaucoup d'heures de travail, parfois 16 heures par jour, dont beaucoup payées double, ce qui, tout en donnant ma paye normale à la maison, me faisait un peu d'argent de poche.

 

Je voyais régulièrement ma petite Lulu, et comme nous étions d'accord pour nous marier, il fallait bien que je me présente à sa famille. Rendez-vous pris, je me rends à sa maison, mais alors, avant de taper à la porte, je les ai essuyés quelques fois, mes pieds !

 

L’accueil fut chaleureux, le papa me trouvant quand même un peu jeune, mais comme ce n'était pas pour tout de suite, je fus admis dans la famille. Lulu suivait les cours de l'école Pigier. Le soir, nous faisions les devoirs ensemble, en obligeant sa mère, fatiguée d'une longue journée, à nous tenir compagnie.

A suivre par ICI

 

 

 

 

 

 

 

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08 février 2008

"Affaire terminée, j'arrive !" - Chapitre deux

Chapitre 2 : Lucie plante le décor

 

LucieC'est à présent Lucie qui prend le relais et raconte son côté de l'histoire, en commençant par l'origine du nom de sa maison.

Pourquoi les Récucaï ? C'est nous qui avons baptisé cette maison ainsi, en souvenir du surnom de la famille de ma mère. Dans le pays, au Piémont, il y avait alors beaucoup de familles qui portaient le même nom. A ce moment-là, il n'y avait pas de transports, les gens ne s'expatriaient pas, mais se mariaient entre eux. Chaque famille portait donc un surnom, pour se différencier. Celui de mes parents, qui étaient tous petits, c'était les Récucaï, c'est à dire les roitelets ou encore oiseaux-mouches. Ceux-là, disait-on de mes grands-parents, ce sont les Récucaï-Barbassa, parce qu'ils habitaient à la ville, enfin au village l'hiver, lorsqu'il y avait de la neige. Ils conduisaient les vaches l'été à la montagne, c'est à dire à Barbassa.

Valgrana_Mondovi_017Cela se passait à Valgrana. La famille de ma mère comptait treize enfants. Bien entendu, ces enfants, on ne les envoyait pas à l'école, mais ils devaient garder les vaches.Valgrana_Mondovi_014


A ma mère, à laquelle nous disions « vous », nous demandions :

 - Pourquoi vous ne savez pas lire ?

Elle répondait :

 - Moi, je suis allée trois mois à l’école, et encore parce qu’il y a vait tant de neige que l’on ne pouvait pas nous demander de faire autre chose. Lorsqu’il n’y avait pas trop de neige et qu’on pouvait marcher, il fallait soigner les vaches !

Dans ces temps-là, ils avaient beaucoup de terres, mais pas d'argent, et les paysans se servaient des enfants comme domestiques. Ainsi étaient-ils treize, sans compter les orphelins que l'on prenait en pension.

Jos_pha_portraitJe me souviens de ma mère nous disant:

- Vous avez de la chance, tiens, de boire du café, parce que chez nous, le café, on n'en donnait qu'aux vaches quand elles étaient malades, mais nous, on n'en avait jamais.

Ici, nous buvions du café. Pour nous quatre, ma mère prenait un demi-litre de lait pour le déjeuner du matin. Avec plus de chicorée que de café, mais qu'importe, et du pain ... Que c'était bon !

A partir de dix-douze ans, ils partaient donc en France, à pied et en fraude. Il était interdit de traverser la frontière, et ils n'avaient pas de passeports. Surtout l'hiver, ils venaient se louer dans les campagnes, pour ramasser les olives. Un peu d'eau, une tomate, un peu d'huile, ils vivaient de peu. Ils se faisaient payer en or, des "méringuins", gros louis à l’effigie de NaPoléon III. A la fin de la saison, ils repartaient avec deux ou trois pièces d’or au Piémont.

Quand elle eut atteint douze ou treize ans, ma mère s'est placée comme bonne. Elle retournait bien un peu de temps en temps chez ses parents, mais. en fait, rien ne l'attachait au Piémont. En effet, les filles n héritaient rien du patrimoine familial. Quand mes grands­parents sont morts, ce sont mes deux oncles qui ont hérité. Les filles n'ont eu droit qu'à la septième part des garçons. Les filles ne comptaient pas.


Josépha BORSOTTO ma mère, née à Valgrana le 6 décembre 1876, s'est donc placée comme domestique. A l'époque, on ne les payait presque rien. Cela devait donc se passer aux alentours de 1890.  Mon père, Augustin PELLEGRINO, était né le 27 janvier 1871, dans le village voisin de Bovès.

Piemont__t__2009_027

Ici, c'est moi, Marie-Pierre, qui reprend la parole : Lorsque ma grand-mère Guiseppina (qui françisa son nom plus tard en Josèpha) se maria, elle n'épousa pas Augustin par amour, car son coeur était pris ailleurs. Augustin avait épousé une de ses soeurs et une petite fille était née de cette union. Puis, la jeune mère décéda en couches. Pour que la petite orpheline ne soit pas élevé par une marâtre, Marianna Michelotto, sa grand-mère insista et contraint Guiseppina à épouser son beau-frère veuf. Et peu de temps après, la petite fille mourut....

Sur une photographie retrouvée dans l'album de famille d'Henriette, la  fille aînée du couple Giuseppina-Augustin, prise sans doute à l'occasion du remariage de ce dernier, on voit l'enthousiasme de la mariée ......A noter également, le tissu placé sous les pieds des paysans afin qu'ils ne laissent pas de boue sur le sol du photographe....

Notre_famille_pi_montaise




Ma mère avait une cousine, avec qui elle s'était élevée, et qui s'appelait Marguerite. Celle-ci s'était mariée avec un Français nommé PÉAN. Ils n'avaient pu avoir d'enfant. Lui était sacristain dans une église. Celui-là était plutôt sacristain de derrière l'église, car il était surtout là pour en profiter. Il ne devait certainement ne croire ni à Dieu ni à diable, étant donné sa rapacité.

Marguerite avait dit à son mari :

- Si jamais je meurs avant toi, tu devrais aller voir ma cousine Josèpha à Cannes, et lui vendre tout ce que nous avons.

Ils étaient alors propriétaires du Chalet Marguerite, rue de l’horloge au Four à Chaux, et puis de cette campagne, dans ce quartier que l'on appelait autrefois le quartier de Cougoussoles, sur laquelle mon père allait construire une maison. Un jour donc ma mère voit arriver cet homme, tout petit, les cheveux tout blancs, avec une espèce de petite moustache blanche. Il se rappelle à elle, commence à lui raconter, évoquer le passé ...

- Votre cousine, maintenant, elle est morte. Si vous vouliez, je pourrais vous vendre ce que j'ai, au Four-à-Chaux, à fonds perdus.

Cela s'appelait comme ça. En fait il lui proposait un viager.

Ma mère réfléchissait. Évidemment, cela leur faisait une belle campagne. Mon père n'était pas tellement chaud. Mais ils firent tout de même l'affaire. Ils avaient pris les dispositions suivantes : mes parents achetaient donc la campagne, et, pour le prix convenu, ils gardaient Péan sa vie durant, en pension. Ou alors, s'ils ne s'entendaient pas, ils lui donneraient cent francs pas mois.

Cette campagne, pour nous, c'était magnifique, et en plus il y avait la petite maison de la rue de l'Horloge. Péan s'installe donc chez mes parents. Lui avait gardé la jouissance de la maison où habita plus tard ma sœur Félicie. Et il avait fait stipuler dans l'acte :

« Je vends à M. et Mme. PELLEGRINO cette propriété mais je me réserve la jouissance de cette maison, qui est construite sur l'aire, et de tout ce qui pourrait être construit sur l'aire. »

Il s'agissait de l'emplacement où il avait été coutume de battre le blé, mais il y avait bien longtemps que ce type de culture n'était plus en usage sur la propriété et à ses alentours. Péan s'installe donc auprès de mes parents. Il allait travailler, sacristain le jour, et la nuit comme veilleur dans une banque. Cela a duré ainsi quelques temps. Il fallait le servir. ... Et puis mon père devînt un peu jaloux. Comme si ma mère, avec quatre enfants, les embêtements, avait encore le temps pour penser à ces choses-là. Et un jour, comme il devenait plus ou moins envahissant, cela n’a plus marché. Finalement, il partit s’installer ailleurs. Entre-temps, tandis qu’il habitait encore chez eux, il les avait persuadés de faire agrandir la maison…..

- Vous devriez faire construire, moi je garderais les deux petites chambres et vous feriez construire deux pièces supplémentaires pour vous, ce qui serait plus confortables que là, dans la « vieille masure », ainsi qu’on appelait les deux pièces superposées où ils étaient installés. Cela n’enchantait pas ma mère…mais papa, lui, rêvait…..

- Ecoute, si tu veux, je vais faire venir mon frère d’Italie. Il est maçon. Tu vas voir, cela ne nous coûtera pas grand-chose, et toi, tu auras enfin une salle-à-manger…

Pour maman, la salle-à-manger, c’était ce dont elle avait le plus envie. On n’en avait jamais eu, ni bien entendu de salle de bains, on ignorait que cela existait ! Ma mère disait toujours :

- Nous autres, on est d’une race qu’il ne faut jamais se baigner, car sinon, on est malades ! Alors, mon père revenait à la charge, disant :

- Tu devais vendre ce terrain, qu’on a acheté à Cannes…

Lorsque mon père avait acheté le terrain où ils avaient fait construire la maison du boulevard Delaup, ils étaient à l’époque encore de nationalité italienne. Moi, j’avais six mois. Il est allé signer tout seul…et le terrain fut mis au nom de Monsieur Pellegrino….. Cela tracassait ma mère, parce qu'ils étaient mariés selon le régime italien, où l'homme a tous les droits et la femme aucun. S'il lui venait la fantaisie de la chasser, alors que le peu d’'argent qui rentrait à la maison, c'était mon père qui le gagnait, certes, mais c'était ma mère qui le suait. En plus de son travail, celui d'élever quatre enfants, elle allait laver chez des particuliers et prenait des lessives chez elle. Enfin, c'est facile, elle travaillait comme une malheureuse. A tel point que, pour faire construire cette maison du Boulevard Delaup, ils avaient négocié un délai de paiement de cinq ans, mais qu'en trois ans, ils avaient fini de payer.

Mon père disait toujours :

- Qu'est-ce qu'on s'est pris comme dettes, je redoute que jamais nous ne puissions payer !

- Ne te fais pas de soucis, on paiera, répondait ma mère.

Alors, un jour qu’il s'était trouvé de l'autre côté de la maison un terrain à vendre, et comme elle rouspétait tout le temps en disant qu'elle n'avait rien, que le terrain et leur maison était à lui, etc ...

- Eh bien ce terrain, on va l'acheter, et on va le mettre à ton nom, dit mon père.

Comme ça, elle ne risquait plus de se trouver sans rien. Et c'était ce terrain, le seul bien qui était à elle, qu'il lui proposait de vendre à présent, pour avec les sous faire construire les deux pièces supplémentaires au Four-à-Chaux. Une salle-à-manger et une chambre, comme il y avait déjà une cuisine, cela allait faire quelque chose de très bien ..... Bien entendu, Péan les poussait à la chose :

 

- Mais oui, il faut construire, faites, faites ....

Il parlait bien, mes parents étant piémontais, ne connaissaient pas bien le français et encore moins les lois, ils étaient presque illettrés. Ma mère l'était totalement, mon père n’avait pas le temps de lire et d’ailleurs il lisait difficilement.

Mon père fit donc venir son frère d'Italie. Et nous étions repartis habiter au Four-à-Chaux.

Tous les soirs, tous les soirs, ils étaient saouls. La maison ne se construisait pas. Le terrain avait été vendu, pour rien. Enfin, ils ont mis tout un hiver pour construire ces deux pièces qui n'ont jamais été finies, on voyait encore toutes les briques trente années plus tard, le crépi n’ayant jamais été fait... Ils sont arrivés tout juste à payer ça. Tous les soirs, il y avait de quoi attraper le « coquin de sort ». J'ai vu de ces scènes, des disputes terribles. Un jour, j'ai vu ma mère en colère ...

Le frère était reparti en Italie. Avant qu'il ne vienne, mon père promettait :

- Tu vas voir, quand mon frère viendra, il apportera un sac de noix…

- Oui, ton frère, qui devait venir avec un sac de noix, il est venu avec un sac de poux ! Il n'avait rien, ton frère, et il m'a mangé la laine sur le dos. On n'a même pas fini le travail, et  on a vendu mon terrain, disait Maman. Une fois que cela eut été fini - Monsieur PÉAN les a assignés au tribunal, en réclamant pour son usage personnel tout ce qui avait été construit sur l'aire ... Bien entendu, mes parents vinrent voir un avocat qui les poussa à résister :

- Vous gagnerez, vous gagnerez ...

 Si seulement ils avaient lu leur acte ! Ils sont allés au Tribunal, ils ont perdu. Ils sont allés en appel, ils ont perdu. Cela leur a coûté les yeux de la tête et cela leur a surtout coûté des disputes épouvantables. C'est là où j'ai vu ma mère prendre un soir une lampe et menacer mon père de la lui lancer à la tête.

- Oui, parce que ce terrain, qui m’appartenait, tu me l’as fait vendre….. Parce que ce terrain qu'ils avaient cédé pour presque rien, en 1925, au moment de la grande spéculation, s'est vendu quatre à cinq fois, et chaque fois, il faisait la culbute, et il se trouvait toujours une bonne âme pour en informer ma mère.

Finalement, ils ont été obligés d'abandonner ces deux pièces inachevées, donc la salle-à-manger, et ils se sont réinstallés dans leur appartement de Cannes, Boulevard Delaup. Les deux pièces, PÉAN les a louées, pour faire de l'argent, tandis que mes parents lui payaient toujours les cent francs par mois de pension convenus au départ.

Mes parents avaient gardé au Four-à-Chaux ce que l'on appelait « la vieille masure », là où ils avaient logé avant l’extension de la maison partiellement « construite sur l’aire ».

 

Au rez-de-chaussée, ils avaient installé une étable, parce que tous les ans, ils y tenaient une vache. Quand la vache avait fini de vêler et qu'elle n'avait plus de lait, on l'emmenait à la foire.

On allait la vendre au marché de Pégomas. Une année, la vache avait les cornes des pieds qui avaient tellement poussé qu'on aurait dit des sabots comme des chaussures à la turque. Pauvre bête, elle ne pouvait même pas marcher sans se blesser. Une fois qu'on avait vendu la vache, sur le champ de foire, on allait au restaurant. Cela je m'en souviens tout particulièrement, car immanquablement, on mangeait des tripes, et non moins immanquablement sur le chemin du retour, ma mère les rendait. Parce qu'elle n'avait pas de dents. Elle n'avait jamais pu se payer le dentiste, et elle ne pouvait pas les mâcher. Elle commençait par se plaindre :

- Ah, j'ai la migraine, j'ai la migraine !!

Et hop ! On s'arrêtait sur le bord de la route et on attendait qu'elle se soulage. Les tripes devaient être tellement bonnes que chaque fois, elle oubliait. Et moi, il me semblait que le chemin n'en finissait pas. Pour une petite de huit ou dix ans, de Cannes à Pégomas, ce n'est pas rien, à pied.

Mon père disait toujours

- Ah, l'année prochaine, on rachète une vache !

- Ah, eh bien, non, alors ! répondait maman ...

Un jour, à la place de la vache, on a acheté deux chèvres. Mais ces garces ne pouvaient supporter ma mère. Dès que celle-ci entrait dans le champ où elles étaient parquées, elles lui sautaient dessus. On les a revendues pour racheter une vache.

On avait une nouvelle fois quitté le boulevard Delaup pour s’installer au Four-à-chaux. Chaque fois qu'un locataire quittait le Boulevard Delaup, ma mère déclarait qu'elle voulait retourner habiter à Cannes :

- Je ne me fais pas au Four-à-Chaux ....

On prenait un charreton, on y plaçait les lits et les matelas, et on déménageait. .. On trouvait un nouveau locataire pour la maison que l'on abandonnait. .. Et chaque fois que celui-ci s'en allait, on remettait les hardes sur le charreton, et on déménageait de nouveau.

Donc, dans la vieille masure, au dessous était l'étable et la cuisine, et en haut l’unique chambre. Le soir, bien entendu, je m'endormais, je m'endormais dans l'étable. On y avait placé un lit et il y faisait chaud. Dans le milieu de la nuit, je me réveillais et j'avais peur, vite, vite, je montais me coucher en haut, à côté de mes parents.

Une fois, je me souviens de mon jupon de communiante, tout en dentelle.

Il avait été lavé et mis à sécher sur un fil tendu dans l'étable. Cette garce de vache me l'a mangé. Pour une fois que j'avais quelque chose qui me plaisait, même si certainement on me l'avait donné comme le reste. Je la revois ruminant : quand je suis arrivée, elle avait encore des morceaux de dentelle qui lui pendaient, comme une fleur, de chaque côté de la bouche ... Jamais plus je n'ai jamais possédé un tel jupon de dentelle ...

C'est comme les souliers : je portais toujours des souliers qu'on me donnait. C'étaient des souliers de femmes dont on coupait les talons. Cela me faisait des talons plats, mais le devant rebiquait. Quand, exceptionnellement, on m'achetait des souliers, c'étaient des chaussures montantes, ensuite c'étaient des galoches, qui faisaient un bruit terrible lorsque je marchais. On me les achetait au moins pour trois ans. D'abord on y mettait au bout beaucoup de coton, après un peu moins, puis plus du tout parce que le pied allait mais elles étaient déjà usées, enfin je n'avais plus de coton et plus de place, et je marchais avec les pieds touts recroquevillés .... Jamais je n'ai eu quelque chose de neuf. Si, une fois, c'était une robe rouge. On avait fait cadeau à ma mère d'une pièce de tissu, de la panne rouge. C'était joli, neuf. Ma mère avait dit à la couturière :

- Surtout, surtout, faites-la lui longue !

Déjà j'avais la robe au milieu du mollet alors que mes camarades d'école les portaient au genou, ensuite j'avais les nattes, toujours les nattes quand mes amies avaient déjà les cheveux coupés.

Pour en revenir à cette robe, il y a eu un moment où la longueur était bonne, mais j'étais plus que juste au niveau des épaules. Si je voulais gonfler la poitrine, j'étais terriblement serrée.

Et puis elle était d'un solide ! ... J'y pissais dessus, je ne parvenais pas même à la décolorer ! On m'avait dit que la "serena", le clair de lune, l'humidité de la nuit, était redoutable pour les coloris. Deux ou trois fois, j'ai laissé la robe dehors, mais peine perdue, elle gardait sa couleur ! Jamais je n'ai vu un tissu aussi solide.

Et quand je pense que de mes trois sœurs, c'est moi qui aurais eu la plus belle jeunesse, qu'est-ce que cela devait être pour elles !

Pour Henriette, ma sœur aînée, on l'a placée quand elle avait onze ans. Chez les Rodocanachi, qui possédaient le Château Gothique à Cannes. Ils étaient propriétaires de la fabrique de chocolats Lesdiguières, de Grenoble. C'était une famille extrêmement riche, d'origine grecque. Il paraît pourtant qu'ils ne lui faisaient manger tous les jours que des pâtes bouillies à l'eau, sans fromage et sans beurre. Chez nous, on n'était pas bien lotis au point de vue vestimentaire, certes, mais au point de vue nourriture, nous étions heureux. On avait tout ce qui nous fallait.

Ma mère achetait peu de viande, enfin, une fois par semaine. Le samedi, on avait la daube. Le dimanche, avec la daube qui restait, elle confectionnait les raviolis, et le bouillon le dimanche soir. Elle achetait le fromage par kilos. Comme les paysans, le petit salé, le lard, par kilos. On mangeait par exemple la soupe et un morceau de fromage, ou un petit morceau de fromage et un gros morceau de pain.

- Mange du pain, mange du pain, entendait-on sans cesse à table. Aujourd'hui, c'est le contraire :

- Ne mange pas de pain ! Ca fait grossir !

Les Noëls, on recevait une orange, et au pied du lit, des bonbons, c'est tout. On attendait pourtant ça avec impatience. Le plus beau Noël que j'aie eu, c'est peut-être le seul d'ailleurs, ma sœur Félicie était placée comme bonne et elle m'avait acheté une boîte de peinture. Jamais je n'avais eu un si beau Noël. Sinon, une orange. Et la plupart du temps, elle était aigre.

A l'époque, on achetait les fruits à la pièce. Les dattes, par exemple. J'aurais fait les pieds au mur pour en avoir. Au marché, je voyais des marchands qui en vendaient, des dattes, des bananes. J'ai dû attendre d'être mariée pour savoir le gout d'une banane. Et pourtant nous n'étions pas malheureux.

Sauf peut-être lorsqu’il fallait « aller à la fleur ».

(à suivre)

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06 février 2008

Une histoire de famille

"Affaire terminée, J'arrive !", c'est le récit de la jeunesse de mes parents, Jean et Lucie. Voici l'avant propos et le premier chapitre, où Jean-Baptiste, mon père, prend la parole :

Avant propos

 

J’ai évoqué à maintes reprises le souvenir de mes parents, Jean et Lucie, dont l’amour a duré près de 70 ans jusqu’à ce que la mort ne les sépare. Tous les deux, ils me manquent toujours, comme ils manquent à leurs petits-enfants. Nous les admirions beaucoup. Il y avait de quoi.

En 1993, j’ai retranscrit leurs souvenirs, Maman racontant devant un magnétophone, Papa ayant décidé, sur le tard, d’écrire la première partie de sa vie sur des cahiers d’écolier.

Garde_livre2J’ai intitulé ce récit : « Affaire terminée, j’arrive ! », titre dont vous saisirez la signification plus avant. J’ai déjà écrit ces souvenirs une fois, mais le document d’origine s’est perdu. Je l’écris à nouveau aujourd’hui afin de le transmettre au-delà des membres de la famille qui en étaient les premiers destinataires. Comme jadis, j’ai respecté le « style » simple de deux êtres d’exception, mais qui n’avaient bénéficié que d’un enseignement sommaire – encore que Maman avait été reçue première du canton à l’examen du certificat d’études.
Voici donc ces deux faces d’une même vie, souvenirs entrecroisés d’un autre siècle…
Je souhaite que vous preniez autant de plaisir à les lire que moi-même à m’y replonger.

 

 

Marie-Pierre, Février 2008.

 

 

« Affaire terminée, j’arrive ! »

 

 

Chapitre 1 : Jean raconte

 

Afin de vous éviter de vous poser trop de questions sur moi, je vais essayer de vous communiquer tout ce qui me reste en tête de mes souvenirs. Tout d’abord, je suis né le 29 septembre 1910, un jeudi et non un dimanche, comme voulait me le faire croire ma mère, signifiant par là que c’est le jour des faignants. Cela se passait à Gap, Préfectures des Hautes-Alpes, au 16 de la rue du Centre où mon père, Joseph de son prénom, tenait magasin et entrepôts d’une entreprise de Travaux publics, et en particulier l’entretien des écoles et des bâtiments des Chemins de fer.

Mon père était né à Marseille le 21 août 1866 et avait deux sœurs, Anna et Blanche, celle-ci chanteuse à l’Opéra de Marseille. Je n’ai vu mon grand-père qu’une seule fois, ainsi que ma grand-mère, que je trouvais toute menue, alors que nous étions venus leur rendre visite dans leur appartement de la rue de Paradis où mon grand-père exerçait la profession de serrurier. Il nous montra la médaille de Meilleur Ouvrier de France que l’Etat lui avait décernée, puis, spécialement pour moi, les santons de Provence, de belle taille et bien rangés sur une armoire : c’était la première fois que j’en voyais de si beaux et leur aspect m’avait impressionné.

J’ai gardé un très bon souvenir de mon père, jamais en colère : il me semblait sévère, mais juste. Nous n’avons pas eu beaucoup de temps pour dialoguer car il avait quarante cinq ans lorsque je vins au monde, et quand j’ai eu dix ans et plus, il avait de graves soucis. Ma mère, Henriette Bernard, est née le 3 décembre 1893 à Gap, et était donc de vingt sept ans sa cadette. Elle était très belle, mais certainement une femme-enfant. Les deux premières épouses de mon père ne lui avaient pas donné d’enfant…

Ma mère ne m’a pas semblé être une bonne gérante de la maison. Aussi de temps à autres éclatait un orage avec mon père et avec elle, nous partions, frères et sœurs par la main, chez ses parents, soit à la Côte saint André, soit à Culoz où son père était mécanicien de locomotive. Le séjour ne durait jamais longtemps car mon père venait nous rechercher, les bras pleins de cadeaux pour nous, et le retour était très agréable.Charette_JPG

Gap était alors une ville de garnison. Dans les années 1914 – 1918, il y avait souvent des départs de renforts pour le front, et comme la caserne ne se trouvait pas éloignée de chez nous, j’entendais la musique militaire qui préludait à la cérémonie des adieux. Aussitôt, je sautais sur mon tricycle et Georgette ma sœur, de dix huit mois plus petite, montant debout sur l’essieu arrière et se tenant à mes épaules, nous partions, quelle que soit l’heure, le plus discrètement possible, direction : la musique…..Nous étions vite rendus à la caserne, puis c’était le départ vers la gare qui n’était pas non plus très loin, Pendant ce temps à la maison, c’était l’affolement car par-dessus le marché, nous revenions par des chemins détournés. Après plusieurs escapades, mon père arrivait directement à la gare, et c’était le retour à la maison, manu militari si l’on peut dire.

A suivre par ici .....

 

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