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08 décembre 2010

Chapitre 6 : Retour aux sources. FIN

avec_la_pipe__Ceci est le dernier chapitre de l'autobiographie de Jacqueline BRIOT, mère adoptive de Claude....et si vous préférez commencer au premier, cliquez ici....


Nous formons ainsi une formidable équipe et un très bon ménage. A Pierre la technique où il est devenu vraiment très fort, et à moi l’administratif et les finances. Le climat subtropical est agréable. Noël dans le jardin, c’est formidable. Une fois, deux fois, trois fois…Mais après, on commence à penser au pays et surtout, notre organisme n’est pas tout à fait adapté.

Le temps passant, je commence à éprouver des problèmes de santé et nous devons songer à regagner notre climat d’origine. Après diverses péripéties, nous vendons notre affaire…ou plus exactement, nous la bradons, ce qui est la règle en Afrique.

En août 1967, nous revenons définitivement en France par bateau. Mais en France, personne n’attend Pierre pour faire des travaux électriques. Il a alors deux possibilités : soit s’intégrer à un Groupe, mais ce n’est pas son genre…soit se spécialiser dans quelque chose de très particulier et difficile. A l’automne, il réfléchit à ce qu’il pourrait faire. Le PDG de la société AMAN lui propose de lui confier l’installation des groupes électrogènes qu’il fabrique, en particulier les « veaux à cinq pattes » comme les « temps zéro », une technologie très nouvelle à l’époque.

La SOVELEC – société vendéenne d’installations électriques – vivra jusqu’en 1989. Nous avions acheté en zone industrielle un terrain sur lequel nous devions bâtir avant 1971, ce terrain constituant un remploi de l’héritage de Papa. La SOVELEC, notre société, y construit un entrepôt et 600m² de bureaux. Je suis propriétaire du terrain – une poire pour la soif – et deviendrai propriétaire de l’ensemble en cas d’accident de Pierre. Les bureaux sont loués car Pierre ne travaillera jamais en Vendée.

De 1967 à 1974, il sillonne la France avec son équipe pour des installations sophistiquées de sources d’énergies : hôpitaux, stations météo, rien que des trucs complexes. A partir de 1974, il conduit des chantiers en Afrique et au Moyen-Orient. En Afrique, ce seront le Sénégal, le Cameroun, la Guinée équatoriale, le Congo Brazza, le Gabon, le Cap Vert, le Kenya, le Mali, le Maroc, Madagascar, le Zaïre…Au Moyen-Orient, l’Irak où il fera cinq chantiers. Je commence à prendre l’habitude de venir le rejoindre dans les régions que je ne connais pas. 

09Pour nos noces d’argent en 1979, je le rejoins à Safi, au Maroc. En 1980, à Madagascar, un pays extraordinaire qui va vers la ruine – méfaits conjugués de l’indépendance et du communisme. Tananarive est une belle ville où l’on vend des pierres précieuses comme des petits pains… Je rate le Kenya car j’attendais un chantier sur le lac Victoria qui finalement n’aura pas lieu.

A notre retour en France, j’ai immédiatement repris mes activités à la Croix-Rouge, auprès de ma « mère » CRF, Madame Joussemet. Mais voilà que je dois soudain faire un choix difficile. Paul Caillaud, me demande avec insistance d’intégrer son équipe municipale. J’hésite, mais après mûre réflexion, je reste à la Croix-Rouge. Ma vieille amie perd son fils en 1968. Jusqu’à sa mort à 82 ans, je travaille auprès d’elle et dois louvoyer entre elle et les Pouvoirs Publics pour faire marcher la Croix-Rouge départementale.

En mars 1971, Pierre a un accident de travail à Aix-en-Provence. Je le ramène en Vendée. J’aurai par la suite une bagarre épique avec la Société Générale, que je gagne. Pierre, plâtré, est installé à la maison. Madame Joussemet vient le visiter avec une bouteille de Champagne.

-Mon petit Pierre, je reviendrai la boire avec vous.

Le lendemain soir, elle meurt subitement. C’est un choc énorme pour moi. Cette fois, je suis vraiment et définitivement devenue adulte. Plus personne dans mon entourage à qui me raccrocher en cas de besoin. De plus, dans les quinze jours suivants, me voilà propulsée Présidente du Comité départemental de la Croix-Rouge, une fonction que j’assumais en fait sans le dire depuis plusieurs mois.

01C’est à cette époque que je fais connaissance avec  Claude, jeune Directeur de Cabinet du Préfet, qui est alors Roland Faugère. Pourquoi, comment, une sympathie immédiate et réciproque nous lie avec Claude. Il me présente sa femme, qui ne semble pas trop s’amuser à La Roche. Nous sympathisons aussi, très rapidement. Voilà comment se créent des liens affectifs si forts que quelques années plus tard, Pierre et moi deviendrons les parents adoptifs de Claude, à défaut de pouvoir aussi adopter Marie-Pierre qui elle, a encore ses parents. Ainsi d’un seul coup, d’une seule signature chez un Notaire, Pierre et moi devenons à la fois parents et grands-parents de trois ravissantes petites filles que nous adorons.

Me voilà donc chargée du Département. Je suis entièrement disponible puisque seule la plupart du temps, Pierre ayant des chantiers plus ou moins éloignés en France ou à l’étranger. Je fonce donc, crée de nouvelles activités.

Un échec cuisant toutefois. J’ai fait – avec Denise Faugère, très investie elle aussi en qualité d’épouse du Préfet – la sottise d’allier la CRF à la Municipalité de La Roche-sur-Yon pour la gestion de la crèche de la rue Victor Hugo afin d’en faire une crèche moderne, rue Ramon. Tout marche très bien jusqu’à l’élection de Jacques Auxiette à la Mairie en 1978. En bon socialiste, il municipalise la crèche. C’est une grosse arrête qui, aujourd’hui encore, n’a pas fini de descendre dans mon gosier.

11Avec le temps, je prends de l’âge, du galon et des décorations. D’abord les palmes académiques pour « mon action en faveur de la culture française en Afrique », c'est-à-dire l’enseignement du secourisme. Roland Faugère me les épingle en disant gentiment « que je fais tout avec brio » ! Je ne sais pas si c’était intentionnel, mais on me l’a beaucoup dit depuis…Ensuite, vient l’Ordre du Mérite, la rosette des Palmes, la croix puis la rosette de la Légion d’honneur.

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Les décorations de la CRF, je les ai toutes, mais celle qui m’a le plus honorée est la Médaille Florence Nightingale, parce qu’elle est à la fois rare et internationale. Tous ces honneurs ne me sont pas décernés à moi. C’est la Croix-Rouge qui les reçoit. C’est à elle que je les dois.

Je deviens aussi Administrateur de la Croix-Rouge Française, dont je quitte le conseil d’Administration au bout de quinze ans en 1991. J’ai quitté le Comité départemental de Vendée en 1987 après avoir largement rempli les cinq mandats réglementaires. Je ne parle pas de tous les postes que j’ai occupés en 57 années de services actifs. La quête, je l’ai faite de 1926 jusqu’à ce que mes jambes refusent de me porter.

Parmi mes multiples occupations à la CRF, une m’intéresse plus particulièrement. Je suis Présidente du GRAD3 (Groupement d’Aide au Développement) et déléguée nationale pour le développement des Croix-Rouge africaines, étant avec mon amie Véronique Ahouanmenou les seules survivantes de la création en 1963 de l’ACROFA (Association des Croix-Rouge francophones de l’Afrique de l’Ouest). Une fonction qui l’a donné autant de travail que de satisfactions car la Vendée est à ce jour le seul département (sur le GRAD qui en compte 13) dont le Conseil général s’intéresse au développement en Afrique.

Un coup de chance, après des déboires au niveau national – dus à mon excellent caractère et à mon habitude de dire certaines choses peu agréables haut et fort sur la gestion de certaines instances – je fus un jour de janvier 1992 invitée à prendre contact avec le Directeur des Affaires Internationales du Conseil général de Vendée, qui vient de choisir le Bénin comme cible de l’aide du département en Afrique.

Je dois cette rencontre à François-Xavier Gendreau, qui fut Ambassadeur au Bénin lors de mes premières missions. Depuis, le Conseil Général m’emmène au Bénin, à offert à la Croix-Rouge béninoise un véhicule tous terrains. Je démarre 1994 avec une subvention de 200000 Francs qui va permettre de terminer le troisième poste médico-social que la Croix-Rouge (GR3) construit au Bénin.

Mais revenons en arrière. Je m’aperçois que j’ai survolé bien vite les vingt dernières années…

07J’ai beaucoup voyagé, notamment entre Paris et la Seine-Saint-Denis chaque semaine (d’avril 1983 à Juillet 1984), dont la tutelle de gestion m’a été confiée pendant 18 mois. Cependant, en 1980, lors de ma visite annuelle chez le gynécologue, mon frottis laisse déceler un petit cancer du col de l’utérus. Il faut accepter l’évidence : hystérectomie. Rendez-vous chez le chirurgien qui se lance dans le discours habituel …Je lui coupe la parole et lui apprends que, même infirmière démodée, je connais les conséquences et qu’après tout, qu’ai-je à faire avec un utérus à 61 ans ? Il éclate de rire. J’en profite pour poser mes « conditions » : opération à 8 heures (soit en début de programme), pas de souffrance, pas de complications. Pari tenu. Je suis opérée en février 1981 et n’en ai plus entendu parler.

Connaissant l’horreur de Pierre pour les hôpitaux, j’avais fixé la date de l’opération après son départ pour le Cameroun. Les standardistes de l’hôpital attendaient mon départ avec impatience, car Pierre bloquait tout trafic sur Yaoundé pour savoir si tout allait bien. Huit jours après, j’étais à la maison, et trois semaines plus tard au Conseil d’Administration à Paris. Après avoir « pleuré » pendant quinze jours, j’obtins tout de même que la Croix-Rouge Française s’occupe des ses Croix-Rouge-filles en Afrique, regroupées au sein de l’ACROFA. Le Président Soutou, qui vient d’arriver à la tête de la CRF comprend l’importance de cette action, nos amis anglais ayant fait l’opération depuis longtemps.

Pour cette action en faveur du développement des jeunes Croix-Rouge africaines, nous avons conçu un dispositif : la France est divisée en huit GRAD (Groupements régionaux d’aide au développement). Le GRAD3 me concerne et m’a valu soit au titre du GRAD soit à celui de l’ACROFA depuis 1984, d’aller huit fois au Bénin, une fois en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Sénégal et au Burundi. C’est une activité que j’adore mais à laquelle je renoncerai après l’inauguration du troisième poste médico-social construit au Bénin, mes 75 ans pointant à l’horizon et Pierre appréciant de moins en moins me savoir au loin.

Vous nous acheminons ainsi doucement vers la retraite. En 1980, Yves me dit que j’y ai droit – j’ai cotisé volontairement. Une signature au bas d’un formulaire et je deviens « pensionnée de la Sécurité sociale ». Je me préoccupe auprès de la CRAM de la situation de Pierre.

Une vraie aventure : 80 trimestres validés seulement ! J’ai l’habitude des dossiers, mais le sien est particulièrement compliqué. Après bien des recherches, je réussis, avec l’aide du Secrétaire général du Syndicat des Entrepreneurs, à tout faire prendre en compte. Au premier janvier 1984, il est en retraite et compte quatre pensions complémentaires : la CIPS pour la période où il n’était pas cadre, la caisse des cadres du Bâtiment, la CNRO pour une année passée à la SNCF, l’IRCANTEC pour les cinq années de guerre. Le tout pour 800 Francs par an ….

Nous avions naïvement pensé qu’au moment où Pierre prendrait sa retraite, je quitterai alors la Croix-Rouge pour prendre un nouveau départ, et que nous entreprendrions un long voyage, type tour du monde avec de multiples étapes, pendant au moins trois mois. C’était compter sans le hasard…Le hasard prend les traits de Belle-maman qui, dès qu’elle a senti son fils revenu en France, devient encore plus exigeante.

Pendant les absences de Pierre, je réglais tout à l’aide d’une procuration générale. Je téléphonais tous les dimanches matins – malheur à moi si j’oubliais, quel cirque ! – et, une fois par mois, à l’occasion de ma venue à Paris pour le Conseil d’Administration de la CRF, j’allais passer une journée avec elle.

Désormais en Vendée, Pierre a dû se partager entre sa maison et Fosseuse (Oise), le leitmotiv devenant : « Vends La Roche et viens t’installer ici », la réponse étant régulièrement : « Tu demandes à ma femme et tu verras. » Après trois années d’allées et venues incessantes, nous réussissons à la placer dans une maison de retraite, ce qui ne dispense nullement Pierre de continuer à aller la visiter, alors que son frère ne fait aucun effort. A ce moment là, la Croix-Rouge m’est bien utile. Je commence à comprendre concrètement ce qu’est une belle-mère abusive. J’ai aussi un peu l’impression d’être un peu utile aux autres, car apparaît la « nouvelle pauvreté », cadeau de Tonton. Cette « nouvelle » pauvreté, avec moins d’intensité il est vrai, je l’ai toujours connue ici !

09En 1988, la grand-mère décède, laissant un testament étrange : elle m’institue son exécuteur testamentaire ! Le rêve …. Après dix-huit mois d’histoires sordides, le frère de Pierre se montrant champion dans le genre, les problèmes sont réglés, au prix d’une rupture entre les deux fils qui affecte profondément Pierre.

En 1989, Pierre a planté ses pommiers sur le terrain de La Guittière, près de La Roche, et commence à y faire construire son « château », un hangar où entreposer son matériel de jardinage. Au printemps, il se décide à réclamer une révision de sa pension militaire. Il doit constituer un dossier médical complet, avec une batterie d’examens. Découverte d’un taux anormalement élevé d’antigènes prostatiques. Rencontre avec un urologue : on lui conseille un « grattage », très classique chez un homme approchant les 70 ans. Comme il semble en excellent état physique, tout devrait bien se passer. Pierre est d’accord, on prend rendez-vous pour 3 à 4 jours d’hospitalisation, Pierre, jovial, conseille à tous ses amis de faire comme lui et de se faire tester.

Depuis une bonne dizaine d’années cependant, il fait un diabète. Le type parfait du « diabète fleuri de la quarantaine ». Tous les 6 mois, on lui fait une angio-rétino-photographie pour surveiller l’état de ses rétines. Je l’accompagne quelques jours après son intervention car, avec des pupilles dilatées, il ne peut pas, théoriquement, conduire. Avant de passer l’examen de routine, il monte saluer « ses » infirmiers en chirurgie. Pendant son examen, je patiente sagement dans la salle d’attente. Coup de téléphone du médecin :

Madame Briot, pourrez-vous remonter me voir avec votre mari après son examen ?

Je n’ai pas besoin de commentaires : c’est la tuile. Examen, scanner, le Docteur vient le voir pendant que l’on fait quelques investigations complémentaires à Pierre…pour gagner du temps, je suppose… Le résultat de l’analyse des « copeaux » est catastrophique, une vraie cochonnerie, une méchanceté comme dirait son copain de Tarbes. Classe 5.

-Ou on l’opère, ou dans trois mois, ça passe dans le sang et il meurt rapidement. Puis-je lui en parler directement ? Ou vous vous en chargez ?

-Allez-y, je vous soutiendrai….

Pierre revient. Le Docteur lui annonce la « bonne » nouvelle :

-Je vous opère dans quinze jours, prostatectomie complète sinon vous risquez votre vie, mais vous demeurerez impuissant.

Je prends la parole : je tiens à le garder vivant, quoi qu’il advienne. Pierre me regarde : réconforté à l’idée que la décision soit prise. Il sera opéré début décembre. Tout se passe bien sauf…que personne, ni le chirurgien, ni le service, ne lui a dit qu’il resterait incontinent, comme dans 2% des cas. Oubli regrettable car Pierre a énormément de mal à accepter son handicap, malgré le fait qu’il découvre combien nombreuses sont les personnes qui éprouvent la même infirmité.

Il en reste marqué, mon joyeux luron est devenu taciturne, souvent de mauvaise humeur, avec des moments de révolte. J’en prends mon parti, mais je suis si triste de le voir comme ça….

En 1989, notre cocker nous quitte et nous faisons l’acquisition d’Enzo, un fox-terrier anglais à poil lisse. C’est un petit chien adorable, très intelligent. Au sortir de son hospitalisation, Enzo « prend Pierre sous sa protection », ils vont devenir inséparables et cette petite bête va beaucoup l’aider moralement, et moi aussi par surcroît.

Je travaille toujours à la Croix-Rouge, nos déplacements sont limités à ceux que nous pouvons faire avec notre voiture. Je ne me rends pas compte que je suis entrée dans le troisième âge. Puisque je ne jardine pas, autant continuer à la Croix-Rouge où, tout de même, je commence à préparer mon départ, étant septuagénaire. J’enseigne les « ficelles » du métier à ceux qui m’entourent.

Mais je me retrouve brutalement à la tête de la Médecine du Travail de la Région Yonnaise, mon prédécesseur nous ayant laissés dans une panade juridico-immobilière épouvantable. J’assume, ne pensant pas pouvoir laisser sombrer une activité devenue légale et dont je fus un des membres fondateurs.

J’ai raconté plus haut comment le Conseil Général de Vendée était devenu un partenaire efficace de la Croix-Rouge et surtout un ami pour les actions au Bénin. En décembre 1992, il offre à la Croix-Rouge de Vendée une grande réception en son honneur à la condition que nous mettions tous les véhicules « en exposition » dans la cour du Conseil Général. Il en tient 12, avec une haie de secouristes et de bénévoles en uniforme. Nous en profitons pour remettre toute une série de décorations CRF auxquelles Philippe de Villiers ajoute la Médaille du Département.

12Etant un « cas », j’ai toutes les Médailles du Conseil général et toutes celles de la Croix-Rouge. Je suis tout de même particulièrement honorée par un magnifique bouquet, que j’ai du mal à tenir étant donné sa taille…et la mienne), blanc et rouge comme il se doit et à un beau livre sur la Vendée édité en tirage limité. Ces honneurs me valurent quelques inimitiés, ce qui me choqua beaucoup car leur forme fut particulièrement virulente. Heureusement, j’étais très capable de fermer le bec à mes détracteurs, mais la nouvelle Présidente du Comité départemental Martine Pomereau en fut comme moi très ulcérée. L’intéressant de l’affaire, c’est que j’ai pu à cette occasion, compter mes vrais amis. J’ai été heureuse de voir combien « mes » responsables secouristes sont partis au combat pour moi sans que je le leur demande.

1993 est une grande année pour Pierre et moi. Nous avons décidé de nous doter d’un fils, n’ayant pas été capables d’un fabriquer un nous-mêmes. Nous concrétisons juridiquement une situation de fait le 6 décembre 1993 en devenant les parents adoptifs de Claude, les beaux-parents de Marie-Pierre, et les grands-parents d’Anne-Christine, Florence et Victoire. Pierre prétend que c’est la meilleure idée que j’ai eue, et j’en suis tout à fait persuadée. C’est vraiment formidable de pouvoir choisir ses enfants !

Dans notre existence un peu vide sur le plan affectif, malgré la Croix-Rouge, la Médecine du Travail, le jardin, Noirmoutier, Enzo…, nous nous retrouvons enfin comme un ménage normal, avec une continuité…

Mon père me disait :

-Tu verras, après 50 ans, les années passent deux fois plus vite, et trois fois plus vite après 60 ans.

J’ai du mal à réaliser que j’ai maintenant bientôt 75 ans. Le survol de ma biographie est très incomplet. J’ai l’impression d’avoir rempli deux vies : la mienne, toute bête, celle des femmes de ma génération, et une autre, pleine de petites et de grandes – disons moyennes – aventures.

Soixante quinze ans, c’est l’âge de la retraite des cardinaux. Aurai-je la sagesse de tenir le pari de m’arrêter à 75 ans ?

Finalement, malgré des moments très durs – l’année 1940 – je me serai bien amusée et, après tout malgré l’arthrose, j’aimerais bien que cela continue encore quelques années…

 

La Roche sur Yon, avril 1994.

FIN

 

Addendum : Jacqueline a encore vécu jusqu’en 2002, Pierre, rattrapé par une leucémie fulgurante, était parti en 2000. Son dernier devoir, avant d’être hospitalisé, fut de se préoccuper de faire donner une mort douce à Enzo, car il savait qu’il ne supporterait pas la séparation…

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07 décembre 2010

Chapite 5 : une vie d'expatriés

AbidjanNous embarquons pour Abidjan, après une escale par Alger pour aller voir Guy et Marie-Louise. Nous sommes très bien accueillis par les « copains » de Pierre.

Je découvre que Pierre possède trois voitures, mais qu’il roule en taxi. Les « copains » se servent de ses véhicules. Cela cessera rapidement, et me vaudra d’être cataloguée comme « la panthère à Briot ». Le propriétaire de la maison que Pierre avait retenue pour nous l’a louée à un autre, nous nous retrouvons à l’hôtel pendant huit jours, puis emménageons dans un studio jusqu’au 1er septembre.

Enfin, la « Villa Nicole » où nous resterons jusqu’à notre retour en France.

Nous entrons dans nos murs un samedi. Le soir même, nous voyons arriver un grand Africain métis, Léon N’Guetta, qui nous dit être notre voisin en face de l’autre côté de la rue et nous souhaite la bienvenue. Il vient nous inviter au baptême de son fils, son quatrième enfant, pour le lendemain. Les N’Guetta auront dix enfants. Comme ils sont métis tous les deux, leurs enfants sont de toutes les nuances, du très noir chez l’aînée Hortense au très clair.

Léon est directeur d’une entreprise de bâtiment et Suzanne sa femme, contrôleur des PTT. C’est le début d’une amitié indéfectible. Pierre et moi sommes parrain et marraine de leur cinquième enfant. Notre quartier est neuf. Il n’y a pas encore de courant. Pierre se débrouille pour obtenir un raccordement provisoire. Il travaille beaucoup et rapidement, je me mets à lui servir de secrétaire et surtout, à m’occuper du recouvrement des factures, pas toujours facile….

logo_CRIvoireJe ne perds pas la Croix-Rouge de vue. La Présidence de la Croix-Rouge de Côte d’Ivoire est Madame Messmer, l’épouse du Gouverneur. Je lui demande un rendez-vous. Nous sympathisons et décidons de lancer le secourisme. C’est ainsi que je deviens la « Maman du secourisme » en Afrique noire. En plus des sessions de base, je réalise des sessions de monitorat. Je viens en France, au Congrès Secouriste de Rennes en 1954, flanquée de trois moniteurs secouristes Noirs.

Nous nous faisons de nouveaux amis : les Bobet, André était originaire de Doué-La-Fontaine et Nénette du Poitou. Avec Nénette, nous formons rapidement une paire d’amies. Chez les Bobet, nous faisons connaissance avec Jean Leclerq et de sa première épouse. En 1957, nous rentrons en congé en France. Je rentre en avant-garde par Bordeaux où Papa est venu m’attendre. Au congé de 1958, nous achetons notre maison de la rue Boileau. Je rentre après Pierre pour m’occuper du déménagement.

Nous nous plaisons bien en Afrique où nous avons tissé un solide réseau d’amis. Nous sortons et recevons beaucoup. L’affaire de Pierre tourne très bien. Il travaille de plus en plus. Nous prenons une secrétaire à mi-temps, puis, la villa voisine de la nôtre s’étant libérée, nous la louons pour y installer les bureaux. Celui de Pierre, avec la secrétaire, le petit matériel. Pierre bâtit un atelier.

Le temps passe. J’ai quelques petits ennuis de santé : ma vésicule s’agite et déclenche des crises atroces de névralgies faciales. On parle d’opération mais cela se résoudra par neuf cures, neuf années de suite, au Boulou. Car je rentre trois mois par an en France, Pierre ne pouvant difficilement s’absenter plus d’un mois. Il a bien deux chefs de chantiers européens, mais la présence du patron est nécessaire.

Nous visitons la Côte d’Ivoire en long et en large, Pierre a souvent des chantiers en brousse où il lui arrive des aventures plus ou moins cocasses.

L’indépendance arrive. Avant, il y a eu la fameuse tournée du Général de Gaulle en Afrique et divers événements que je vais raconter maintenant.

Lors de notre mariage, nous avions Pierre et moi 33 et 35 ans. Difficile de faire cohabiter deux personnalités aussi affirmées. Pierre avait subi l’internement à Miranda d’où il conservait une attitude psychologique particulière et chacun sait que je ne suis pas particulièrement facile, facile…

Un jour, Pierre balance une tasse de café à travers le salon. J’attrape la soucoupe et lui fais prendre le même chemin. Problème réglé définitivement….Il a donc fallu composer. Heureusement, je connaissais la difficulté des anciens internés à s’adapter. Après quelques heurts, tout est rentré dans l’ordre et nous avons finalement, jusqu’à la retraite, formé un couple harmonieux dont le seul regret fut l’absence d’enfant, dont nous n’avons connu la cause que bien plus tard, en 1989, lors du cancer de Pierre : nos groupes sanguins étaient incompatibles.

pontdabidjanNotre vie se partage entre l’Entreprise et la Croix-Rouge.

Arrive en 1956 je crois ; l’inauguration du Pont d’Abidjan. Entre le Sud et le Nord, au-dessus de la lagune, existait auparavant un pont de bateaux avec le train au milieu, « le rêve aux heures de pointe ». On inaugure un magnifique pont en béton. Le Gouvernement français a délégué Gaston Monnerville, président du Sénat, Félix Houphouët-Boigny est Ministre de la Santé, si bien que les Ivoiriens sont persuadés que les Africains gouvernent la France. Les fêtes sont extraordinaires : danses, grands chefs coutumiers avec leurs costumes fantastiques, danseurs de toutes ethnies – il y en a 49 en Côte d’Ivoire, qui ne se comprennent qu’en parlant le français - j’en conserve dans le tiroirs des photos formidables, peut-être aurai-je le temps un jour de les trier ?

En 1957, je reçois un coup de téléphone du premier vice-président des Sociétés de Croix-Rouge qui vient de débarquer à Abidjan, et personne ne s’occupe de lui. Il s’appelait Nedin About, était Turc et très gentil. Le Comité d’Abidjan étant encore CRF, je le prends en charge et, chacun connaissant le sens de l’hospitalité de Pierre, nous faisons de notre mieux.

Cette même année, à la Croix-Rouge, je monte une session de formation de moniteurs de secourisme. Paris m’envoie un médecin moniteur national pour l’examen. Avec mon amie directrice du Jardin d’Enfants Croix-Rouge, nous allons l’accueillir à l’aéroport où nous voyons débarquer Jacques Culu, 1,95m. Nous attendions bêtement un « petit gars ». Comme il avait envie de visiter le pays, nous lui prêtons ma « 4 chevaux » : il fallait le voir se plier pour parvenir à y entrer et autant pour en sortir….. Nous avons travaillé ensemble avec beaucoup de plaisir.

1958 : un lundi matin vers les 6 heures, mais dès le dimanche nous nous rendions compte que des troubles se préparaient, coup de fil à la maison : généralement à cette heure, c’était pour Pierre. Il va répondre, mais revient en me disant :

-C’est le Gouvernement général pour toi !

-Madame Briot, nous avons 15000 réfugiés sur le port bananier, que peut faire la Croix-Rouge ?

-Je viens ! J’enfile ma blouse, prends ma trousse de secours et pars.

B_ninQui n’a pas vu un camp de réfugiés Africain n’a rien vu. Je ne suis pas facile à épater, mais ça….Le problème était ce qu’on appelle pudiquement des « incidents inter-raciaux ». Autrement dit : les Ivoiriens flanquaient à la porte leurs voisins très violemment – avec morts et blessés.

Dieu merci, je mets la main sur mes meilleurs secouristes qui étaient soit Togolais, soit Dahoméens (aujourd’hui Béninois). Les Pères arrivent en même temps que moi. Dans le chaos, avec un Directeur des Affaires Sociales qui, sorti de ses dossiers, est absolument perdu, nous tenons rapidement une « Conférence au Sommet » entre les Missionnaires, la CRF (moi) et le représentant du Gouvernement général. Les Pères prennent la cantine en charge, la CRF l’infirmerie, le Gouvernement général nous fournissant les Bons d’Achat.

A midi, les choses étant organisées, un « petit marché africain » s’était mis en place. Les plus riches regagnèrent leur pays d’origine par avion, ceux qui étaient un peu moins fortunés par bateau, et les pauvres bougres attendent l’aide de la France. Comme d’habitude. La plaisanterie durant presque six mois, j’allai tous les matins au port bananier pour distribuer les médicaments essentiels. Je dois dire que dans sa vie pourtant longue, les trois événements qui m’ont le plus fortement marquée furent, dans l’ordre chronologique : les bombardements de Nantes (1943), le Rapatriement en Allemagne (1945) et les Réfugiés du Port bananier (1958).

degaulle_voyageafriqueLe temps coule et nous arrivons à 1959 et à la visite historique du Général De Gaulle en Afrique. J’ai oublié son itinéraire mais je sais qu’il est passé par la Côte d’Ivoire avant la Guinée (Conakry), ce qui a déclenché la rage de Sekou Touré et sa sécession de l’Union Française.

Le Général vient donc à Abidjan fin août. Nous étions en France et rentrés seulement deux jours avant son arrivée, tous nos « amis » espérant que nous ne serions pas arrivés à temps, car les invitations étaient rares. Dans notre entourage, chacun savait que nous en recevions deux, une pour Pierre comme vice-président de l’Association des Déportés et Internés et moi comme Représentants de la Croix-Rouge.

A la plus importante des réceptions, je me suis mise en uniforme et le Général m’a dit :

-Madame, je reconnais votre uniforme, je vous félicite de représenter la Croix-Rouge outre-mer !

Je me sens grandir d’au moins deux centimètres….

L’Indépendance ne change pas grand-chose pour nous. Nous nous trouvons gratifiés de la double nationalité, ce qui fait que nous votons à La Roche par procuration (grâce à Papa et à Yves) et à Abidjan.

Les troubles se déclarent au Congo ex-belge. Nous nous sentons danser sur un volcan. André François-Poncet, Président de la Croix-Rouge Française, m’avise qu’il a décidé, en accord avec le Quai d’Orsay, de m’accréditer auprès du Haut Commissaire de France pour assurer, si besoin est, l’évacuation des Français de Côte d’Ivoire. Je ne peux qu’accepter. Mais je pose tout de même la condition que Pierre soit lui aussi protégé par le statut diplomatique. Heureusement, les choses se sont bien passées pour nous et nous n’avons pas à faire face à cette situation.

portraitsouslieutenant_001Les événements se calment. Nous touchons un nouvel ambassadeur : Raphaël Leygues. Joséphine Baker vient en visite. Comme le Président de l’Association des Déportés et Internés est en vacances en Europe, voilà Pierre investi pour la recevoir et surtout chargé de faire un petit discours à la grande réception prévue à l’Ambassade de France. Pas facile ! Nous nous attelons à cette tâche. Le Président Chenal avait laissé un canevas sur lequel je fais un laïus court que je fais répéter à Pierre. Il s’en tire très bien et finalement a droit à la bise de Joséphine.

En janvier 1963, Pierre a un accident de voiture. Un taxi-brousse lui est rentré dedans de plein fouet, son siège est passé à l’arrière…Mais il avait rendez-vous chez un confrère, s’occupe lui-même de faire rapatrier l’épave et part pour son rendez-vous. Je ne sais encore rien. Le directeur de la SAFIE où il devait se rendre me téléphone, me demandant s’il était bien rentré car Pierre s’est évanoui dans son bureau, il l’a fait reconduire à la maison.

Je vois arriver Pierre, un peu pâle, disant qu’il va très bien. A la maison, un collaborateur de l’EECI (Energie Electrique de Côte d’Ivoire) l’attendait pour une réunion. Je l’expédie avec Pierre chez le médecin en passant par la radio. Ils reviennent : trauma crânien et deux côtes cassées. Pierre refuse de s’arrêter. Le traumatisme se résorbe très vite, mais les côtes le font beaucoup souffrir.

A force de parlottes et de rouspétances, je parviens à le décider à avancer nos vacances et nous rentrons en France fin mars. L’entreprise est confiée aux deux chefs de chantiers et sera supervisée par un ami très sur. Nous rentrons par bateau : onze jours de croisière dans des conditions exceptionnelles puisque sur le bateau, nous bénéficions des mêmes privilèges conférés par sa pension militaire que pour le train. Nous voyageons donc en cabine de luxe.

Nous accostons en France début avril. Nous commençons avec Papa à prospecter les maisons à Noirmoutier – influence du cousin Lucien. Pierre se rétablit complètement et repart vers le 10 juillet. Comme d’habitude, je reste pour tout ranger et mettre la maison en attente. Je dois quitter La Roche au matin du lundi 22 juillet. Le dimanche, avec Papa et Yves, nous avons fait une grande promenade en voiture. Peugeot doit venir le lendemain la mettre sur cales.

Vers 22 heures, Yves m’appelle : Papa étouffe et a très mal à la poitrine. Nous l’hospitalisons dans la nuit, mais j’ai déjà compris. J’annule mon départ. Papa nous quitte le lendemain vers 16 heures, très calmement. C’est plus difficile que pour Maman. Brusquement, je me sens définitivement adulte, et m’inquiète beaucoup pour Yves. J’accomplis mon devoir de sœur aînée, mais lorsque je repars huit jours plus tard, je reste préoccupée de le savoir tout seul. Guy, lui, a son métier d’officier parachutiste et, pendant six ou sept mois, j’écrirai tous les jours au « petit ». Ainsi avons-nous évité une troisième dépression.

La succession de Papa ne suscite pas de commentaires, l’essentiel a été préservé.

 Je me bats pendant dix ans à propos du terrain légué par ma Tante Rosalie, confié à un promoteur véreux pour y édifier une résidence dénommée « le Val d’Yon ». C’est là que j’apprécie d’avoir fait des études juridiques. Face à un escroc, j’ai réussi à prouver notre bonne foi et lui ai fait mordre la poussière. Lorsque je le rencontre par hasard, on dirait qu’il préfèrerait croiser le diable…

En 1964, nous achetons « Ben Aise » notre petite maison de pêcheur à Noirmoutier. Le 11 novembre est une date mémorable s’il en fut : Pierre arrête de fumer ! Jusque là, il nous était possible, en regardant des photos, de savoir à quel moment de la journée elle avait été prise. Avant midi : la cigarette, après, la pipe !

Donc, ce 11 novembre 1964 à 8 heures du matin. Petit déjeuner des Anciens Combattants au Centre Militaire français de Port Bouet : pastis-martini. A 10 heures, aux Anciens Combattants africains, avec dépôt de gerbes au Monument aux Morts et vin d’honneur. L’Ambassadeur de France Jacques Raphaël-Leygues propose que les anciens combattants français prennent dans leurs voitures les anciens combattants africains, et en route pour l’Ambassade  pour un apéritif impromptu. L’ambassadeur a dû le regretter car toutes les coupelles en métal argenté contenant les amuse-gueules sont parties avec les invités …

A 13 heures, nous déjeunons chez des amis. Courte sieste, puis nous nous retrouvons sur le pont du « Leclerc » ancré au port pour un dîner. Vers deux heures du matin, au bas de l’échelle de coupée, Pierre me tend les clés de la voiture et me demande de conduire. Les amis qui étaient avec nous sont sortis, eux, vers 6 heures, par le sabord des cuisines car le paquebot déhalait…

Le lendemain matin réveil à 6 h 45, ponctuellement, je dis à Pierre : « Lève-toi ! » Il a rendez-vous au port pour un gros marché à conclure pour 200 climatiseurs. Il m’envoie sur les roses et demande du Vittel. Une demi-heure plus tard, je récidive. Finalement, il se lève, se douche, se rase, sort comme une bombe et prend sa voiture. Entre-temps, je distribue le reste de ses rendez-vous aux chefs de chantiers. Vers 9 heures, retour du Chef. « Donne-moi du Vittel et fiche moi la paix ! »

Effectivement, il a bu du Vittel jusqu’au lendemain, et n’a plus jamais touché une cigarette. Bien après, il m’a avoué que lorsqu’il alluma sa première cigarette du matin, elle lui était apparue infecte. Formidable cure de désintoxication !

Un jour, un ouvrier revêtu de son casque et de ses gants de protection, mais qui avait oublié ses chaussures, prend un coup de jus sur un poteau, tombe et meurt. Histoires sans fin. Pierre fait le nécessaire pour les funérailles. Je me rends dix fois à l’Inspection du Travail et, enfin, je suis convoquée chez le Directeur de la Main d’œuvre, ivoirien bien entendu. Il me demande :

-Quand votre ouvrier reprend-il le travail ?

-Il est mort, Monsieur le Directeur…

-C’est très grave !

Je me demande ce qui va nous arriver…Le Directeur consulte alors le dossier..

-C’était un voltaïque ?

-Oui, Monsieur le Directeur…

-Mais alors, tout est terminé. C’est sans importance !

Et il paraît que ce sont les blancs qui sont racistes….

à suivre.....
 

 

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06 décembre 2010

Chapitre 4 : Retour à La Roche

St_LouisMe voici dont rentrée en Vendée. J’ai 25 ans, des diplômes, il faudrait penser à gagner ma vie car, dans un élan de générosité – idiote vue de maintenant – j’ai refusé que Tante Rosalie fasse de moi sa légataire universelle afin de ne pas léser mes frères et éviter à Papa les chinoiseries que lui aurait fait son frère.

Je réfléchis, me demandant quelle carte jouer : le droit, ou infirmière ? Bien entendu, je continuerai les activités à la Croix-Rouge, et Madame Joussemet m’annonce un jour :

-Il se met en place un Service d’Hygiène Scolaire dans les lycées et les collèges, on demande à la Croix-Rouge une infirmière pour faire les visites avec les médecins, j’ai pensé que cela vous plairait.

Je dis oui, et me voilà casée, avec des horaires bizarres mais un salaire convenable. Pendant deux ans, j’ai de plus assuré des visites radio-scopiques de personnes rapatriées avec le Docteur Rambaud. Je commence à me faire une raison, mais ne veux pas encore entendre parler mariage, alors que ma tante me vante les louanges et les espérances de tous les petits-fils de ses vieilles amies.

Maman décline, mais comme à son habitude, fait face. Notre médecin de famille prévient Papa, en tournant longuement autour du pot. Je réussis à lui dire la vérité, il refuse de me croire. Mais quelques semaines plus tard, il doit se rendre à l’évidence : elle va nous quitter. Le 6 octobre, elle meurt paisiblement après m’avoir fait promettre de veiller sur Papa et les deux « petits ». Ses derniers mots avant de sombrer dans le coma furent :

-Je regrette seulement de ne pas connaître tes enfants.

Pauvre maman….Il lui aurait fallu attendre quarante huit ans pour que j’aie un fils adoptif !

Papa vient de prendre sa retraite et prend sa maison en main. Il restera seul pendant 18 ans. Je vis toujours avec ma tante qui est à présent très âgée et a, elle aussi, aussi besoin de moi. En 1947, Tante meurt. Elle m’a légué des meubles, du linge, différentes choses, ainsi que le jardin où sera plus tard construit « Le Val d’Yon ». Je ne puis m’installer chez Papa, aussi je m’installe chez moi. Je vois mon père tous les jours, plusieurs fois si nécessaire, mais j’ai ma liberté. Papa fait une tentative de remariage. Les garçons s’y opposent…

Guy est en Indochine pour son premier séjour. Après la guerre, il a fait Saint-Cyr et, comme tous les jeunes officiers, il est bon pour aller voir les Viets. Il y fera un second séjour pendant lequel il sera « porté disparu » et la Mairie me demande d’aller l’annoncer à Papa. Grâce au service de recherches de la Croix-Rouge à Genève, il est localisé trois semaines plus tard. Prisonnier des Viets, il y restera dix mois puis sera libéré par les accords de Genève.

Le temps passe et je travaille toujours beaucoup pour la Croix-Rouge en plus de l’Hygiène Scolaire. Je sors pas mal mais je commence à m’ennuyer. Vers 1948, la Chambre de Commerce demande à la Croix-Rouge d’étudier un projet de Médecine du Travail, avec, toujours, Madame Joussemet. Nous accomplissons un gros travail de prospection et de préparation. La Croix-Rouge est chargée du Service et nous démarrons en 1952. Je refile l’Hygiène Scolaire à une autre infirmière, service qui va d’ailleurs devenir dépendant de la Santé Publique et être étendu à tous les types d’établissements scolaires. Je reste responsable de la Médecine du Travail jusqu’à mon départ pour Abidjan.

Yves s’est marié en 1948. Le 31 décembre 1950, lui naît un fils que sa femme ne peut pas élever : il est mis en nourrice. Trois mois plus tard, elle le quitte : séparation puis divorce. Yves fera deux dépressions. Papa amortit les chocs…Mais quelle déception de ne pas pouvoir choyer son seul petit-fils !

En effet, en 1953, après moult fariboles sentimentales, Guy écrit à Papa d’Algérie où il est en garnison, qu’il vient de se marier et qu’il amènera son épouse à sa prochaine permission. Espoir, puis nouvelle désillusion à l’arrivée de Marie-Louise. Cependant, le mariage tiendra mais ils n’auront pas d’enfants.

mariage_jacqueline_et_PierreEn 1953, je suis toujours très occupée. Je sors beaucoup mais je suis gentiment en train de devenir une vieille fille. A l’époque, les célibataires manquaient de statut social. Je commençais à en avoir assez de toujours avoir besoin d’un cavalier pour chaque sortie. En février, nous organisons le dernier grand bal de la Croix-Rouge, le « clou » de la saison yonnaise. Il me vaudra deux demandes en mariage que je n’accepterai pas.

Au début de 1954 en revanche, j’assiste au mariage d’une amie qui épouse un garçon en poste à Abidjan. Et j’y rencontre le caporal de la 1ère DB rencontré dix ans plus tôt. C’est Pierre Briot. Nous faisons plus ample connaissance et décidons de nous écrire, pour éventuellement aller plus loin. Avant de prendre ma décision, j’en parle à Papa car si je dis oui, je devrai aller vivre à Abidjan. Papa me demande : «  Combien de temps pour revenir en cas de besoin ? » Je lui réponds « 24 heures ». « Bon, ce n’est pas plus compliqué que d’aller à Strasbourg ou à Grenoble ».

Pierre lui plaît beaucoup, ils s’apprécient mutuellement. Pierre disait :

-Je suis devenu à La Roche le gendre de Monsieur Renaud et non pas le mari de ma femme !

A la Croix-Rouge, Madame Joussemet est à la fois désolée et heureuse pour moi. Elle aussi s’attache à Pierre.

Le 8 avril, Pierre débarque pour notre mariage. Je l’attends au Bourget, c’est un Vendredi Saint. Il a annoncé notre venue à ses parents pour Pâques. Toujours très « agréable », cette prise de contact. Avec le père de Pierre, c’est tout de suite la sympathie car c’était un bien brave homme. Par définition, sa mère considérait toute femme à laquelle un de ses fils s’intéressait comme une intruse et une voleuse d’enfant. L’accueil est donc mitigé et d’ailleurs les parents de Pierre ne se déplaceront pas pour la cérémonie.

Ma belle-mère était une femme curieuse qui volontairement s’est punie toute sa vie des malheurs de sa jeunesse, totalement indépendants de sa volonté. Sa mère mourut alors qu’elle n’avait que quelques mois, son père qui possédait une belle entreprise de bâtiment meurt lorsqu’elle a 13 ans, après avoir beaucoup bu et claqué tout ce qu’il avait. Elle est recueillie par un oncle curé, doyen de Chauny, qui disparaît quelques années après. Elle se réfugie chez sa sœur aînée, doit travailler rapidement, se marie à 20 ans et donne naissance à deux fils. Sa curieuse tournure d’esprit fait qu’elle refuse que Pierre passe le concours des Bourses pour continuer ses études, alors qu’il avait toutes les capacités pour faire un excellent ingénieur.

Après trois jours de pénitence, nous revenons à La Roche où l’accueil est tout différent. Pierre est immédiatement intégré à la famille et à mon cercle d’amis. Nous préparons notre mariage et notre départ pour l’Afrique. Je conserve mon appartement à La Roche : nous aurons ainsi un pied-à-terre en France.

Nous nous marions dans l’intimité le 4 mai 1955. Je deviens Madame Briot ! Nous inviterons nos amis quelques jours plus tard. A la Mairie j’ai demandé au Docteur Cullère, adjoint au Maire, de nous marier : il m’avait mise au monde. A l’église, nous sommes unis par le chanoine Loué, d’où deux discours.

Enfin, nous partons pour la Côte d’Ivoire.

à suivre...

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05 décembre 2010

Chapitre 3 : Mission rapatriement

DBuniformesPremier départ vers Strasbourg avec la 2°DB. Huit jours pendant lesquels nous partageons notre temps entre les bombardements et la visite des pâtisseries. Etant chef d’équipe, je suis propulsée vers Sarrebrück pour diriger un poste de secours installé dans une gare au Palatinat, dans le secteur de la 5° Armée américaine.

A Sarrebrück, je suis la seule femme. Avec les chasseurs qui attendent les « gars » de la Croix-Rouge pour les conduire en Allemagne. Je resterai, dans ce secteur allié, la seule femme alliée jusqu’à la fin de ma mission.

Adieu la pâtisserie Alsacienne. Le menu « chasseurs » se compose de maquereaux, vin blanc, corned beef. Le 1er mai, un faux bruit : « La guerre est finie ! ». Au risque de recevoir sur la tête une église bien ébranlée, mes militaires français font sonner les cloches à toute volée.

Je ne sais s’il y a alors cause à effet, mais je vois enfin arriver mon équipe : quinze secouristes parisiens bien sympathiques. Mais pour lesquels, à part deux ou trois, c’est le baptême du feu. Leur accompagnateur, pressé de rentrer à Paris, me remet les papiers. Je m’inquiète de savoir qui est le responsable des secouristes. Il me répond : un grand avec des lunettes. Je retrouve ma troupe : des quatre qui portent des lunettes, trois sont grands ! Présentation rapide car nous devons partir le lendemain matin dès cinq heures. Nous voici seize Français en secteur américain. A part moi, personne ne parle anglais, mais, consolation, deux parlent allemand et un le russe. On fera avec.

jeep___char_1_re_DBInstallation. Le responsable américain sur place, le Lieutenant Rainbow, est très gentil mais ne comprend que l’anglais du Texas et je me rends compte avec horreur que cela diffère de beaucoup de ce que je sais. Au bout de quelques jours, nous communiquons dans un sabir anglo-franco-allemand et parvenons à nous comprendre.

Le général commandant le secteur souhaite que je déjeune avec lui chaque jour, mais le travail rend cela impossible. J’en suis ravie, car la nourriture est infecte ; nous sommes en subsistance avec l’armée américaine en campagne. Nous recevons des vivres frais, toujours impeccables, tous les trois jours. Nous étions 16, nous aurions pu nourrir 25 personnes. Mes secouristes parisiens se remplument à vue d’œil.

Dès notre installation, notre travail commence et c’est le délire. D’abord, sept jours et six nuits sans s’arrêter, puis 24 heures de sommeil et on recommence pour 6 jours et 5 nuits. Après, le flot se calme un peu. C’est à la fois épuisant et formidable. Je travaille comme une folle, je ne pense à rien, je fais mon premier accouchement de ma vie sur le quai de la gare.

infirmi_re_DBJ’ai vu des choses atroces, mais nous faisons un boulot extraordinaire et enthousiasmant. Les Américains prenaient, dans leur hôpital de campagne, les militaires, c'est-à-dire les prisonniers pour lesquels il n’y avait plus d’évacuations. Pour les autres : réfugiés, déportés, internés, j’avais le pouvoir de réquisition sur sept hôpitaux allemands des alentours. Chaque matin, je faisais ma tournée. J’ai beaucoup soigné avec des oranges et du lait condensé. Et cela réussissait. Les déportés, en particulier, avaient besoin de lait et de vitamines.

Par principe, j’avais décidé de ne pas parler allemand aux Allemands, sauf les jours de colère, et il y eut quelques scènes épiques dans les hôpitaux. En particulier avec la « sœur » Louise qui refusait de m’aider à accoucher une malheureuse petite Juive parce que c’était Dimanche ! Elle n’a pas cédé, je me suis débrouillée avec l’aide du chauffeur. Tout s’est bien passé et Raymonde, la jeune femme, a souhaité faire baptiser son fils avant de rentrer en France. Elle avait eu beaucoup trop de problèmes du fait de sa religion, disait-elle. Baptême très officiel, ce qui fait que je suis la marraine d’un petit Juif qui se prénomme Jacques, l’officiant étant allemand !

rapatrriementnoirPrès de 30000 rapatriés sont ainsi passés entre mes mains. Nous nous trouvions à une journée de voyage de Paris. Mais, malgré les colis de vivres et les soins, certains n’ont pas eu la force de rentrer en France.

jeandelattredetassignyabf3Nous portions notre brassard d’urgence sur lequel figurait notre département d’origine. Le mien portait donc « Vendée » et lorsque dans un train un ou plusieurs vendéens se trouvaient, dans les minutes qui suivaient ils m’entouraient et c’est ainsi que j’ai su que certains étaient morts en route. Je notais leurs noms et leur commune d’origine et, sur le traditionnel paquet de Gauloises que nous donnions à profusion, j’inscrivais mon nom et l’adresse de la CRF de Vendée.

Cette mission, prévue pour six mois voire un an, fut achevée en trois mois, mais quel travail !

Début juillet 1945, Papa me demande de rentrer car Maman est très mal. J’obtiens huit jours de permission. Arrivant en garde de l’Est, je trouve « Bugatti », le chauffeur de mon cousin Petit qui me transporte à Montparnasse. En arrivant à La Roche, l’alerte est passée mais Maman est très changée. Je décide de passer par le Siège de la Croix-Rouge à Paris pour demander mon retour définitif.

Toujours dans la voiture de Georges, j’arrive rue François 1er où siège la Mission de Rapatriement. Je me trouve dans le bureau de Mademoiselle Rouvier, « grande patronne » des infirmières en mission et là, je reçois la plus belle avoinée de ma vie. Comment osais-je, en uniforme, déjeuner avec un officier et me faire transporter dans sa voiture ? Etc, etc…..

Je la laisse se calmer puis lui dis :

-Mademoiselle, le Colonel Petit est mon cousin-germain, fils de la sœur aînée de ma mère. Il est actuellement chef du bureau du Rapatriement à l’État-major…

Tête de Rouvier ! Cette demoiselle Rouvier entra dans les années 1960 chez les Bénédictines. Un beau jour à Abidjan, le Siège me téléphone de Paris et me demande d’accueillir à l’aéroport une infirmière CRF en transit vers Bouaké. J’accepte volontiers et, à la descente d’avion, je trouve ma « charmante » Rouvier qui ouvre de grands yeux :

-J’attendais une Madame Briot…

-Chère Mademoiselle, les femmes changent de nom en se mariant. Vous voyez que je suis toujours à la Croix-Rouge, mon cousin est toujours colonel, à la retraite toutefois, et je vous reçois avec plaisir….

J’obtiens de terminer ma mission à la fin du mois de juillet 1945. Par suite d’une rectification de secteur entre la France et les Etats-Unis, notre poste est passé sous l’administration de la 1ère DB. Mais l’armée De Lattre a un ravitaillement bien inférieur à celui des Américains.

Moins d’une semaine après ce changement, je suis convoquée par le général. Je ne sais comment ce diable d’homme a su qu’une vendéenne était dans son secteur. Je fus reçue avec des égards bien supérieurs à ceux de mon grade (j’avais comme grade d’assimilation celui de capitaine). C’est au cours d’une de ces visites chez de Lattre que je bavarde cinq minutes par hasard avec un caporal, très sympathique et plutôt beau garçon. J’oublie son nom sur le moment. Il devait me le donner dix ans plus tard : c’est Pierre Briot.

Au cours de cette mission, j’ai rencontré beaucoup de gens, et, chaque fois, je demandais des renseignements sur la bataille de Dunkerque. Je n’obtenais pas grand-chose. Sauf une fois, un espoir fou, par la Générale Valliès, Présidente de la Croix-Rouge canadienne. Elle m’apprend qu’un certain nombre de blessés de Dunkerque ont été transportés au Canada, en particulier ceux qui avaient besoin de soins très longs. Je lui demande si elle peut savoir quelque chose…elle me promet une réponse pour l’automne.

Je reçus une réponse négative, mais assortie d’une proposition très alléchante : celle de partir à la Croix-Rouge canadienne, y préparer le diplôme d’anesthésiste puis une carrière au Canada. Hélas, je ne peux répondre à cette offre : Maman va mourir le 6 octobre.

à suivre.....

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N.B. :60 200 déportés des camps de la mort rapatriés vers la France
Les 226 conductrices ambulancières de la Croix-Rouge Française suivent les armées alliées dans la libération des camps : Auschwitz, Dachau, Buchenwald … Elles vont ainsi rapatrier en France 60.200 déportés des camps de la mort. Leur mission : prendre en charge les déportés les plus touchés, qui n’ont plus la force de se tenir debout, relier les camps et les points de ralliement sanitaires, assurer le transport des victimes vers les centres de soins et les sanatoriums via les gares où les trains SIPEG (trains d'assistance et de service international de protection contre les évènements de la guerre) attendent les blessés et les aéroports.(source : site de la CRF)

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04 décembre 2010

Chapitre 2 : guerre, horreur et ironie à l’état pur

10 mai 1940. Comme chaque semaine, je suis à Poitiers. A l’heure du déjeuner, nous apprenons que l’armée Corap (1) a cédé à Sedan. Interrogation des étudiants : Qui est Corap ? Et son armée ? Dans l’après-midi, à la fac, on annonce la suspension des cours, on nous demande de regagner nos foyers et aux garçons sursitaires de se mettre en règle avec l’Armée. C’est le début de la pagaille. Pour rentrer de Poitiers à La Roche, je mets plus de vingt heures au lieu des cinq à six habituelles et, pour la première fois, je tiens tête vertement à un Général qui tentait de se replier sur Bordeaux.

17Sur le quai de la gare de La Roche, je rencontre deux personnes. Mon père qui me dit : -Tu es là !! Va vite voir ta mère qui s’inquiète. Et Madame Joussemet :

- Ma petite fille, allez rassurer votre maman et votre tante, prenez une blouse et ce soir, vous prendrez le service de nuit à l’infirmerie de la gare avec Marie Péaud – vieille amie de ma famille. Chose dite, chose faite. La radio commençait à parler des populations qui fuyaient l’armée allemande. A partir du 12 mai, alors que nous attendions les Ardennais dont nous étions le département d’accueil (aucun problème, chacun connaissant son point de chute), nous recevons des réfugiés Belges et de tout le Nord de la France (Pas-de-Calais, Aisne, Oise, Seine-Maritime, Nord…) Dieu merci, ce mois de mai était resplendissant de soleil et de chaleur. L’avenue Gambetta, qui mène à la gare, fut en une nuit remplie de malheureux en attente d’un gîte. En deux ou trois heures, la Croix-Rouge organise une cantine qui fonctionnera jusqu’en 1944. Les services de la Préfecture, les Mairies se montrent à la hauteur de la réputation de la Vendée. Tous les réfugiés furent « casés » dans des familles vendéennes.

Vers le 14 ou e 15, on nous annonce l’arrivée d’un hôpital militaire belge sous 48 heures. Branle-bas de combat, déménagement de l’Ecole Normale de jeunes filles. Habitant à moins de cinquante mètres de chez ma tante, je suis aux premières loges. Nous les accueillons : ils restent une petite semaine puis repartent vers le sud, les Allemands continuant leur avancée. Vers le 20 mai, arrivée en gare de La Roche-sur-Yon d’un train sanitaire anglais qui part en direction de Bordeaux. Le médecin-Chef, comprenant que pour lui, la guerre est finie en France, nous offre tout son matériel à la condition que nous soyons capables de vider le train avant la nuit. Il nous reste cinq heures. Madame Joussemet dit oui, et, en avant ! Parlant bien l’anglais à cette époque, je traduis et nous « soufflons » les Anglais : en quatre heures de travail, nous avons entreposé à Louis Blanc, notre hôpital temporaire installé dans l’Ecole Normale des garçons situé à proximité de la gare, du matériel d’urgence et des pansements dont certains, cinquante ans après et malgré des générations successives de secouristes…sont encore là

Au-delà de la Loire, les Allemands avancent. Nous avons tant à faire que nous n’y pensons pas. Je remercie la Croix-Rouge qui me permet dépasser ce mois de mai, éreintée et totalement dans le brouillard. Car, après la lettre quotidienne, parfois brève et gribouillée…je n’ai pas pensé au danger qui arrivait.

1er jui22n 1940 : Dunkerque. L’armée de terre française n’existe plus. Nous avons des traînards que l’on démobilise le plus possible, les malades et les blessés sont transformés en civils. Les Anglais regagnent leur île, protégés par la chasse française. Nos gars sont portés disparus les uns après les autres, mais l’espoir le plus fou demeure…Il faudra bien pourtant un jour ne plus nier l’évidence.

22 juin 1940 : les Allemands arrivent à La Roche-sur-Yon. Tante est bien obligée de reconnaître « qu’elle a bien perdu la guerre ». J’y croirai, disait-elle, lorsque je verrai les Prussiens chez moi. Et elle les a vus. Nous hébergions déjà à la maison neuf réfugiés et ne disposions plus que de notre chambre chacune, du petit et du grand salon. Le service de réquisition allemand visite toutes les maisons. Le « grand » salon est réquisitionné. Je sauve ma chambre en y répandant de l’éther et en affirmant en allemand qu’une personne malade a séjourné là….

Nous voilà donc neuf réfugiés, l’officier allemand dans le grand salon - ce pourquoi mon piano n’a jamais été accordé depuis car il en jouait souvent – et son ordonnance qui lui faisait à dîner dans la cuisine que nous partagions déjà avec trois autres personnes. Tante a alors déclaré sa guerre personnelle à ses occupants. L’ordonnance, qui par surcroît s’appelait « Schlecht » (Mauvais), a fait manger à son officier des pommes de terre non lavées sautées au beurre (sic) sur les conseils de « die alte Frau ». En outre, toute la maisonnée eut droit à de copieux petits-déjeuners aux frais du Grand Reich. Yves, qui avait 16 ans, apprenait au pauvre Schlecht que les bananes se mangeaient avec la peau, les cerises et les pêches avec le noyau, et ça marchait ! Les fibres des peaux de bananes ont dû être bien utiles… Mais en ce 22 juin aussi, Guy a tempêté et pleuré pendant deux heures, puis est sorti en déclarant :

- Maintenant, il faut les renvoyer chez eux !

Et il rentra le soir avec son premier ceinturon avec révolver, récupéré dans un café de la ville. Ce qui est le début d’une longue histoire, riche de péripéties extraordinaires, qui s’est terminée en septembre 1944 lorsque les gars de l’Armée Secrète de la Vienne sont venus en Vendée pour chasser définitivement les Allemands et tenir la poche de Saint-Nazaire. Cette Armée Secrète dont notre cousin Petit était le patron dans la Vienne. Officier de carrière, il était alors le Colonel Claude et Guy, requis pour l’Allemagne et parti en direction de Cologne, s’était « trompé de gare » à Paris et avait rejoint Montmorillon, situé en zone non-occupée. Nous voilà donc sous la botte germanique. Nous apprenons que 21000 Vendéens sont prisonniers et, à la Croix-Rouge, un intense travail commence pour tenter d’avoir des nouvelles et faire passer des messages. Septembre arrive. La fac nous convoque et nous passons nos examens en octobre. Je suis reçue, prends mes nouvelles inscriptions mais conserve toujours le même emploi du temps fou : lundi, mardi et mercredi à Poitiers, le reste de la semaine à La Roche et travail à la CRF.

Pour moi, c’est toujours le grand silence. Je n’ai pas le temps d’y penser ni de pleurer, cela viendra plus tard. Pendant les années 1941, 42 et 43 : je continue et finis ma licence et commence mon diplôme d’infirmière Croix-Rouge qui me vaudra plus tard (en 1948), au vu de mes états de services, l’équivalent du diplôme d’Etat d’Infirmière et d’Assistante Sociale. Ce qui correspond en fait à cinq années d’études après le Bac. C’est un travail intense à la Croix-Rouge : titulaire d’une carte d’identité spéciale et d’un Ausweis de nuit pour la zone interdite – la côte – je les perds régulièrement. La grosse excuse consiste à déclarer que les papiers ont été malencontreusement lavés avec ma blouse ou mon tablier. Chaque fois, je me rends à la Kommandantur, installée au collège Saint-Joseph, à deux pas de la rue Victor Hugo et de la Croix-Rouge, voir le même vieux Feldwebel. Il est dupe au début, puis, après la mort de son fils sur le front russe, m’aurait donné tous les papiers possibles car nous parlions allemand ensemble. Il règne alors à la Croix-Rouge une forte activité en faveur des prisonniers. On met en place un centre de libération. Et il y a aussi les premières arrestations de résistants.

Guy a été arrêté par la police française au soir du 31 décembre 1940, pour avoir lacéré des affiches de Pétain. Heureusement, une intervention rapide du Procureur de la République a permis, en deux heures, sa libération, et il n’a pas été remis aux Allemands…J’avais fait un sacré cinéma à la Mairie !

Je commence en 1941 à aller à la prison avec Madame Joussemet. Nous portions alors le voile et la cape bleu-marine avec de grandes poches intérieures, qui nous ont beaucoup servi. L’armée allemande a rapatrié à La Roche un camp de prisonniers de guerre sénégalais qui mouraient comme des mouches en Germanie. Ils furent installés dans les baraquements du Cours Henri IV quelques mois avant d’être libérés. On ne compte plus le nombre de « farces » qu’ils ont pu, avec notre complicité, faire au Grand Reich ! Les « Sénégalais » retournent ensuite chez eux, la plupart en Haute Volta dont ils sont originaires.

Nous recevons ensuite des Indochinois, encore plus malins et filous que les Sénégalais. Ils décident brusquement de tous se faire baptiser, de faire leur communion et leur confirmation et demandent à la Croix-Rouge d’intervenir auprès de Monseigneur Cazeaux pour obtenir une cérémonie solennelle. Celui-ci, toujours prêt à accomplir quelque chose pour contrer l’Allemagne, accepte et nous vivons alors une journée extraordinaire : le délire à l’état pur ! L’évêque en grande tenue, les chanoines, les filles de la Croix-Rouge en grand uniforme, et au milieu, quelques Allemands ne sachant pas trop quoi en penser, surtout lorsque le Chef du camp vient leur expliquer avec de multiples courbettes que le déjeuner est réservé aux seuls catholiques. Dupes ou pas, les Allemands se retirent, et nous avons fait un excellent repas ! C’était le bon côté des choses.

Mais l’Amérique vient d’entrer en guerre, les bombardements sur l’Europe commencent. Les Anglais font un excellent travail, du travail d’orfèvre. Ils ont ainsi bloqué les portes de la base sous-marine de Saint-Nazaire sans dommages collatéraux ; les Américains voyaient « grand » et bombardaient « large ». A Nantes, il y eut 5000 morts en trois vagues et tout le centre de la ville fut détruit. Ce fut aussi mon baptême du feu. Depuis 1943, j’occupe le poste de directrice des secouristes à la Croix-Rouge. C’est une activité qui me passionne car elle étend considérablement le champ d’action de la Croix-Rouge traditionnelle. Je deviendrai, dans les années qui vont suivre, moniteur et instructeur, ce qui me permettra plus tard de devenir la « mère du secourisme » en Afrique Noire. Mais ceci est une autre histoire… En septembre, les équipes Croix-Rouge et les pompiers de La Roche sont appelés en renfort à Nantes : c’est l’horreur.

bombeNantesJ’étais chef d’équipe. Mais je n’ai tenu que grâce au grand-père Places, lieutenant de pompiers à La Roche, qui commandait les Vendéens et me dit : « Jacqueline, ce n’est pas le moment de flancher ! » Je n’ai pas flanché mais cela fut très dur. Plus tard, j’appris de mon oncle Poirier qui travaillait à la morgue, comment on établissait les statistiques : Un mort = deux pieds, deux mains et une tête. Aucune famille n’eut le droit de venir reconnaître les siens.(2)

Entre-temps avait eu lieu la rafle des Juifs. Je ne sais pas comment nous avons appris, à la Croix-Rouge, que cette rafle aurait lieu le lendemain matin. Madame Joussemet et moi avons passé l’après-midi à prévenir les vingt trois familles juives de La Roche-sur-Yon. Une seule, les Akriche, nous a crues. Ils sont partis dans les deux heures. Les autres, non. Tous ont péri dans les camps, à l’exception d’un des frères Akriche.

Les mois passent, nous arrivons en 1944. Maman est fatiguée. Elle se fait un souci énorme pour Guy, bien que nous recevions des messages de « cousin Antoine ». Je suis allée plusieurs fois à Montmorillon chez Georges le voir et porter différentes choses. Une nuit, tandis que je dors paisiblement, Georges me secoue : « Prends ton sac, tu vas chez des voisins ! » Mon lit est alors occupé par un parachutiste américain abattu près de Rennes et doué d’une veine insolente : sans savoir parler français, il a réussi à échanger auprès d’un paysan son uniforme contre des vêtements civils, à traverser le ligne de démarcation à Chauvigny où il a tapé à la bonne porte entre deux mauvaises, pour arriver chez Georges, à Montmorillon. Il était roux, très grand, et il fallait vraiment de la bonne volonté pour ne pas penser à un Américain. Le lendemain, il fut gratifié d’une carte d’identité avec, pour signe particulier : sourd et muet.

Je travaille de plus en plus à la Croix-Rouge. Je suis maintenant infirmière et j’ai des tas de responsabilités. Le printemps 1944 est curieux. On vit dans l’attente d’un débarquement allié. Depuis longtemps déjà, tout le monde écoute la radio de Londres et, parmi quelques vérités, circulent des tas de « bobards ». Le 5 juin, on entend enfin le message « les sanglots longs… ».  Et le 6 au matin, c’est l’allégresse, avec, toutefois, des taches sombres. Oradour, Cerizay…. Nous savons en Vendée que si le débarquement échoue à cette heure en Normandie, il sera pour nous, entre Noirmoutier et Yeu à la prochaine marée favorable. Nous suivons fébrilement l’avancée des Alliés, tout en restant toujours occupés. La Roche n’est libérée que le 17 septembre, près d’un mois après Paris.

Les Allemands partent une première fois vers le 10, laissant aux bons soins de la Croix-Rouge 80 blessés, brûlés au mazout. Nous les nettoyons. C’est à peine fini que les Allemands reviennent les chercher, en espérant passer avec les ambulances. Ils ne peuvent passer les lignes et embarquent aux Sables d’Olonne. Le bateau est coulé par la RAF. Il nous reste quatre grands blessés, dont l’un atteint d’une hernie au cerveau. Pour faciliter les choses, il ne parle aucun langage connu. Nous les soignons pendant trois mois, puis l’autorité militaire française les prend en charge. Nous serons définitivement libérés par les gars de la Vienne, placés sous les ordres de Georges, le « Colonel Claude ».

Rentrant de la Croix-Rouge vers 17 heures, je vois des militaires français sur la place Napoléon. Je suis en uniforme. Je leur demande d’où ils viennent. Le capitaine Martin, qui sautera plus tard sur Arnhem et y restera, me dit

- De la Vienne. Nous sommes sous les ordres du Colonel Claude.

- Ah bien, c’est mon cousin !

-Alors, vous êtes la sœur de Raballand !(le nom de guerre de Guy).

Je file prévenir la famille ! Maman a la grande joie de revoir Guy en libérateur et Tante Rosalie celle d’improviser un dîner – elle adorait ça – pour une dizaine de garçons particulièrement affamés. Nous commençons à accueillir des prisonniers rapatriés et la Croix-Rouge met ses infirmières sur le pied de guerre pour le rapatriement outre-Rhin. La santé de Maman est de plus en plus précaire. J’hésite à partir, mais elle me dit que je dois faire mon devoir. En avril 1945, je suis mise à la disposition de la Mission CRF pour le Rapatriement.

A suivre….

(1) Le Général français Corap était chargé de la défense des Ardennes au début de la Seconde Guerre mondiale et subit la percée allemande de Sedan en mai 1940. 

(2) Dans son ouvrage " Nantes sous les bombardements " (Éditions du Fleuve, Nantes, 1946, page 45) , Paul CAILLAUD annonce la disparition de 1463 personnes réparties comme suit :

· corps identifiés masculins : 601

· corps identifiés féminins : 601

· corps non identifiés : 141

· disparus masculins : 53

· disparus féminin : 67

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03 décembre 2010

Jacqueline Briot, une courte autobiographie

trois_grand_m_resDepuis de nombreux mois, je tournais autour de ce travail inachevé : mettre en ligne les souvenirs écrits en 1994, alors qu'elle était âgée de 75 ans, par ma belle-mère adoptive, Jacqueline BRIOT. Techniquement, il suffisait de les taper selon un format compatible avec le web...mais c'était une tache nécessitant du calme. Ces derniers jours de froidure m'en ont donné l'occasion.

Cette histoire, elle a en partie été retranscrite pas Claude, vue avant tout depuis le point de vue de son mari Pierre Briot. Mais les souvenirs autobiographiques de Jacqueline sont beaucoup plus détaillés. Cette petite bonne femme dynamique et lumineuse, toujours sur a brèche, avec toujours plusieurs chantiers en train, nous a quittés depuis près de huit années.

En Vendée, beaucoup de ses concitoyens s'en souviennent avec respect...et parfois crainte, car elle n'était pas facile, la Présidente inamovible du Comité départemental de la Croix Rouge.

A travers son récit, on découvre une jeune femme qui a beaucoup souffert mais a toujours relevé la tête. Une forte personnalité, une pionnière tout entière dévouée au soulagement des souffrance des autres.  Un délicieux dragon, en somme...Qui fut la troisième grand-mère de mes filles. La voici à l'extrème droite, en compagnie des autres grands-mères de mes enfants, à ma gauche, maman, et au milieu la mère de Claude, en 1982.

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Jacqueline Briot : Chapitre 1, Une jeunesse vendéenne

Voici le récit autobiographique de Jacqueline Briot, née Renaud (1919-2002), femme généreuse et dynamique, "habitée" par les valeurs de la Croix-Rouge toute sa vie. Sans corrections, sans réécriture...telle que je l'ai recueillie sur un cahier à spirales. Récit terminé en avril 1994.

Samedi 4 octobre 1919 à 17 heures 45 : après trente heures d’efforts, Maman met au monde une petite fille de 2,259 kg qui, paraît-il, est arrivée en serrant ses petits poings comme pour dire : « A nous deux, la vie ! »

13Petite fille qui aurait dû être un garçon. Le hasard était alors roi, la famille n’avait pas choisi de prénom féminin. Comment appeler cette petite chose dont le papa était déjà le premier adorateur ? Devant le médecin de famille qui me donnait ma première fessée :

- Docteur, ne la battez pas !

Et le vieux garçon de répondre :

- Tu la gifleras bien des fois d’ici ses 18 ans !

- Jamais !

Quand il nous a quittés, j’avais 44 ans et j’attends toujours ma première gifle de sa part.

Revenons au choix du prénom. Mon arrière-grand-mère paternelle, qui était présente (les accouchements étant à l’époque affaire de famille) dit à Maman :

- Ma petite-fille, tu devrais bien l’appeler Rosalie, car c’était le prénom de ma défunte mère, celui de ta défunte sœur et le mien.

Filleule de ma grand-mère Poirier et elle-même marraine de la sœur « défunte » de Maman, femme extraordinaire, Tante Rosalie fut une femme à laquelle je dois beaucoup. Dieu merci, Maman ne céda pas et, après avoir hésité entre Jacqueline et Françoise, puisque le 4 octobre est le jour de la Saint François, on décida de me prénommer Jacqueline.

Maintenant, je dois expliquer pourquoi j’aurais pu m’appeler Rosalie….et ce n’est pas si simple !

Rosalie Foucaud, née Perdriau, mon arrière-grand-mère paternelle, était la marraine d’une petite Rosalie Dou, fille de sa meilleure amie, laquelle devint par mariage avec Philippe Poirier, ma grand-mère paternelle. Celle-ci devint, naturellement, marraine de la fille aînée de sa propre marraine, Tante Rosalie, tante de mon père, et en réalité notre grand-mère, je dirai plus tard pourquoi. Laquelle Tante Rosalie fut à son tour choisie comme marraine d’une fille de sa marraine (ma grand-mère Poirier) qui s’appela Rosalie et mourut à 18 ans. Ai-je été claire ?

Cela dit, je fus tout de même gratifiée de quatre prénoms : Jacqueline, Octavie (comme mon parrain, le frère de Papa), Rosalie et Louise (comme ma marraine, la sœur aînée de Maman).

14Un mot sur la famille. Côté paternel : mon arrière-grand-père Jean-Baptiste Foucaud était maçon à Saint-Etienne du Bois. Avec sa femme Rosalie Perdriau, ils eurent trois filles : Tante Rosalie, dont on entendra souvent parler, Alexandrine ma grand-mère, qui épousa mon grand-père Renaud et dont elle eut deux fils en dix mois (Alexandre, mon père, et Octave), et Célina, dont je n’ai pratiquement aucun souvenir.

Copieusement trompée par son mari très volage, Alexandrine « osa » divorcer en 1893, en se fâchant avec toute sa famille, et surtout avec Grand-père Foucaud qui ne la revît jamais et exigea qu’elle ne vienne pas à son enterrement, injure suprême à l’époque. Mon grand-père se remaria toutefois, et eut seize enfants de sa seconde épouse, dont nous ne connaissons aucun.

Mon grand-père Foucaud fit son service militaire dans l’infanterie pendant sept ans. Durant cette période, il alla et revînt de la bataille de Solferino à pied. C’est sans doute de là que me vient le gène « Croix-Rouge », qui m’a poussé à faire mes 57 ans de service…En 1870, en sa qualité d’ancien militaire, grand-père faisait faire l’exercice aux jeunes de Saint Etienne du Bois avec bâtons et fourches. Dieu merci, les Prussiens s’arrêtèrent à la Loire !

Côté maternel, Grand-père Philippe Poirier était marchand de grains. Cette activité couvrait alors le négoce des engrais, du charbon, le roulage, etc.…Il était l’aîné de neuf frères et sœurs. Je l’ai connu puisque j’avais cinq ans lorsqu’il est mort. J’étais la seule, fille de sa fille préférée, à avoir le droit de le tutoyer. Il me disait :

- Tu es née trop tard. Toi, tu n’aurais pas laissé mon commerce partir à des étrangers.

C’est peut-être vrai, nul ne le sait, mais il est vrai que le seul fils qui lui restait sur les trois – deux étant morts vers 20 ans – était professeur de mathématiques et aucun de ses quatre gendres ne voulut reprendre l’affaire.

Je n’ai pas connu ma grand-mère, née Rosalie Dou, décédée vers 1912. Elle était fille de meuniers de La Grange Villeneuve, toujours à Saint Etienne. Mes arrière-grands-parents étaient morts de la variole en 1870. Elle avait une sœur adorable, Tante Sylvie, et deux frères, Pierre et Jean Dou, aussi grands et roux que leur sœur était petite et brune.

Papa était né en 1887, prématuré de sept mois. Il fut enveloppé dans du coton hydrophile et ne fut jamais malade, sauf de la typhoïde en 1929. Il mourut en 1963 d’une crise cardiaque.

Il fut élevé par sa grand-mère Foucaud et Tante Rosalie lui servit de mère – elle n’avait pas d’enfant – notre grand-mère, après son divorce et la malédiction paternelle, était partie à Paris où elle se remaria avec un courtier en Bourse.

Après son Certificat d’Etudes, papa apprit le métier de menuisier-charpentier chez le père de mon oncle Braud. Tonton Pierre était le mari de Tante Adélia, sœur de Maman. Son apprentissage terminé, il entreprit son Tour de France et devint Compagnon puis Maître en sa spécialité. En 1913, il entra aux Chemins de Fer où, sauf lors de la coupure de la Grande Guerre, il resta jusqu’en 1945 lorsqu’il prit sa retraite.

famille_renaudC’était un homme très intelligent et incroyablement bon, avec un sens extraordinaire du devoir. Il avait deux sujets d’adoration : sa femme et sa fille. Après la mort de Maman en 1945, la seule personne qui eut toujours raison à ses yeux, fut moi. Après mon mariage, il reporta une partie de cette adoration sur Pierre, disant :

-    - Il n’y a que ma fille qui eut de la chance, mes brus sont des garces.

Ce qui était un peu vrai d’ailleurs !

Maman était la huitième et dernière fille de la famille. Philippe, l’aîné, Clément et Rosalie étaient morts jeunes. J’ai en fait connu Tante Marraine, Marie-Louise, grand-mère de mes cousins de La Guérinière, Tante Petit, mère de Georges et Marcelle, Tonton Narcisse, professeurs de maths à Nantes, Adélia, épouse de Pierre, aussi « bonnet de nuit » que son mari était drôle mais très brave personne au demeurant, Clémentine, appelée Tante Printemps, formidable d’allant et de gaîté, morte à 97 ans mais à laquelle on ne donnait que 70.

Enfin, Maman, l’intelligence et la vitalité faites femme. Petite – 1,49m – mince, hélas malade une grande partie de sa vie.

Je suis née le 4 octobre 1919. Elle m’a nourrie. Guy est arrivé le 21 mars 1921, elle l’a nourri, et lorsque Yves est né le 3 septembre 1923, elle était complètement décalcifiée. Le remède de l’époque : un corset de plâtre qui, en séchant, lui donna une congestion pulmonaire et une pleurésie. Réunion de médecins qui avertissent Papa qu’elle ne peut pas survivre. Elle appelle l’aréopage et déclare :

-    - J’ai trois enfants, je les élèverai.

Elle tint parole. Elle nous quitta en 1945 alors que nous étions âgés de 26, 24 et 22 ans.

Yves, mon petit frère, ce bébé tous blond qui, tout petit, avait déjà l’air triste, je l’ai très vite aimé et j’ai essayé d’atténuer les coups que la vie lui a réservé : enfance maladive, jeunesse sans histoires mais pas aussi gaie par tempérament que pour Guy ou moi, mariage malheureux avec une « bourrique », mais un fils, vivant portrait de Papa, que ni lui ni moi ne connaissons. Je m’en moque mais pour Yves, c’est très dur et souvent, j’ai dû faire de l’assistance psychologique. Depuis la mort de Papa, il a son appartement dans notre maison, mais je dois souvent servir de tampon : Pierre lui fait reproche de je ne sais quoi….Cependant, j’ai promis à Maman mourante de m’occuper des « petits » et je tiens parole.

Depuis 1923, Maman souffrait d’asthme. Elle était souvent malade, mais toujours d’une énergie farouche et, même couchée, elle menait son monde fermement. Très en avance sur son temps. La preuve : lorsque j’eus 13 ans, elle me dit un jour :

-    - J’ai à te parler.

- Bien Maman…

Et elle m’expliqua – c’était en 1932 – comment les enfants venaient au monde et aussi comment on les faisait, avec pour conclusion :

- Maintenant, tu sais. Tu prends tes responsabilités. Mais, dis-toi bien que s’il t’arrive un problème, tu assumeras. Papa et moi, nous te laisserons te débrouiller. Mais je le répète : tu assumeras.

La leçon fut salutaire, à une époque où la pilule était loin d’être inventée.

Revenons à la fin de 1919. Je fus un bébé comme les autres, mai qui s’affirma rapidement. J’ai dit mes premiers mots le jour de mes 6 mois et chacun sait que je n’ai jamais arrêté depuis. La série des bêtises a commencé avec mes premiers pas.

Mon premier souvenir : la naissance de Guy. Un drame. On me confia deux jours à une vieille amie. Là, j’ai pris ma première grosse colère, mais, le lendemain, merveille, j’avais un petit frère tout brun, avec beaucoup de cheveux, et ce fut le début d’une affection et d’une complicité éternelle.

Bien entendu, j’ai voulu tout de suite faire partager à Guy aussi bien du chocolat (à 3 ou 4 mois), que des rillettes. Persuadée que Guy m’admirait, j’ai fait une montagne de sottises comme verser mon plein pot par la fenêtre, jeter mes médailles et mon collier dans la rue. Maman me mettait une jolie robe pour sortir et deux minutes plus tard, j’allais jouer dans le charbon… Elle m’a souvent dit, plus tard :

- Je préfèrerais élever deux garçons comme tes frères qu’une autre fille comme toi !

A mon retour à la maison après la naissance d’Yves – je fus chez une Tante pour huit jours :

-    - Embrasse ton petit frère !

- - Non, tu m’avais promis une petite sœur ! Va l’échanger, je veux une petite sœur !

- - C’est impossible, dit Maman. Papa et moi, nous avons choisi. C’est mieux pour toi d’avoir deux petits frères et d’ailleurs nous t’avons gardé une petite chatte.

On me donna alors Zézette, que je gardai pendant 17 ans.

Maman fut très malade à la suite de la naissance d’Yves. On me confia alors pour six mois à ma Tante Rosalie – j’étais tellement insupportable – qui habitait à 400m de chez nous. J’y restai 27 ans, jusqu’à sa mort, mais je voyais mes parents chaque jour.

affiche_CR_ancienne1er octobre 1922 : je commence mes humanités à la maternelle. J’y rencontre Raymonde, qui sera toujours mon amie. Elle arborait de belles tresses que je tirais à plaisir, et Jean Biron, et plusieurs autres amies qui avaient les cheveux frisés que je tirais aussi. La Maîtresse que connaissaient bien mes parents – amis de la Directrice, Madame Rigalleau qui possédait une maison à Saint Etienne – ma donne une ardoise et un crayon pour faire des bâtons. Je hurle pour avoir deux crayons. Car je me sers de mes deux mains : triomphante, je remplis mon ardoise deux fois plus vite que les autres.

Ecole primaire sans histoire, sauf les perturbations occasionnées par ma dissipation naturelle. Il y avait une élève intermittente dont les parents étaient marchands de peaux de lapins. Marguerite avait des poux et personne en voulait s’asseoir auprès d’elle. J’étais habituellement seule à ma table pour éviter mes « frasques » et, lorsque Marguerite arrivait :

- Marguerite, veux-tu venir près de Jacqueline ?

Et je repartais à la maison nantie d’un petit mot : « Marguerite est revenue. » Le traitement était tout de suite appliqué : torchons avec Verdalia, deux fois par semaine tant que durait le séjour de Marguerite.

Le temps passait. En 1926, pour la première fois, je quête pour la Croix-Rouge : petits drapeaux et épingles. Aujourd’hui, en 1994, je continue en demandant des subventions !

J’ai vécu ainsi une petite enfance, une enfance et une adolescence heureuse et choyée, ce qui m’a permis sans doute d’absorbes sans trop de dommages les chocs de la vie. Nous passions les vacances chaque été un mois avec la bonne de mes parents et ma Tante Crouby, veuve depuis 1936, et je passais le mois de septembre à Saint Etienne chez Tante Marie-Louise.

1931 : premier examen, le Certificat d’Etudes Primaires, et la plus belle gifle de ma vie. Monsieur Arnaud, Directeur de l’école de garçons, annonce à midi à ma tante que j’allais sans aucun doute être reçue première du canton car j’avais été la seule à avoir résolu le problème d’arithmétique. Patatras, le soir, je suis reçue mais sans gloire : Tout à sa déception, M. Arnaud me donne une gifle magistrale : j’écrivais déjà si mal que personne n’avait pu déchiffrer mon devoir d’histoire.

19En octobre de la même année, me voici au Collège pour six ans. Toujours aussi dissipée. J’y travaille juste ce qu’il faut, sans plus. Je ris et je chahute beaucoup. En Cinquième, nous avons joué, avec une camarade, à celle qui accumulerait le plus de zéros de conduite. Germaine en a eu 45 et moi 46. Nous n’avons échappé au Conseil de discipline que grâce à nos bonnes notes, mais tous nos prix ont été supprimés pour deux ans. Que de fois la Directrice ne m’a-t-elle pas dit :

- - Jacqueline, vous serez sage !

- - Oui, Madame…

Mais l’escalier descendu, j’avais déjà oublié. Lorsque je quittai le collège pour aller au Lycée en math’élem, elle m’a montré la lettre que lui avaient écrite Madame Rigalleau lors de mon entrée : j’étais « horriblement dissipée, diaboliquement intelligente, avec un cœur d’or ».

1937, premier Bac. Reçue en juillet sans problème. Cependant, alors que je n’avais jamais été malade, je me mets à grossir. Je ressemble alors plus à un éléphant qu’à une fille de dix-huit ans. Selon le médecin spécialiste, je suis atteinte d’une anémie globulaire dite de Biermer. Soins énergiques, piqûres…Le spécialiste dit à Maman :

- Pas de contrariété, pas de travail, mais qu’elle aille au lycée, il faut surtout éviter l’ennui.

Je ne le suis pas ennuyée. Le Proviseur, les professeurs étaient prévenus, me laissaient faire tout ce que je voulais. L’organisation des chahuts devint ma spécialité. Puis les choses sont rentrées dans l’ordre, j’ai « rétréci » de seize kilos, mais mon année a été perdue. J’ai redoublé. J’ai cependant obtenu en 1938 le Brevet de fin d’Etudes Secondaires qui était, jusqu’en 1940, l’équivalent du Baccalauréat pour les filles qui ne pouvaient aller plus loin et permettait en particulier de devenir institutrices.

1938-1939 : année de tous les projets d’avenir. Après avoir beaucoup ri, dansé – c’était la vie des filles de ma génération – j’étais amoureuse et payée de retour. Sur mon petit nuage, je voyais l’avenir en rose. Baccalauréat en juin sans effort particulier…Mais le 3 septembre : la guerre, qui commence mais ne se déclenche pas. Nous poursuivons nos projets, nous rêvons éveillés. Maman sait et approuve.

timbre_CR_infirmi_reDepuis le mois de mai 1938 arrivent les réfugiés espagnols. J’assure un service effectif à la Croix-Rouge. Sans cette anémie et la défense de me contrarier, peut-être n’aurai-je pas mis le doigt dans l’engrenage. Durant l’automne 1939 et l’hiver 1940, on prépare sans y croire vraiment les cahiers de mobilisation des hôpitaux auxiliaires, l’accueil éventuel des Ardennais.

Je me suis inscrite à la faculté de Droit de Poitiers. Pour une fois, la famille n’a pas cédé pour la faculté de Médecine de Paris. Mais les voyages à Poitiers me donnent une liberté bien utile.

Nous nous écrivons tous les jours. On se revoit sagement à Noël et organisons une escapade pour la semaine après Pâques : j’aurais des travaux pratiques en retard et nous nous retrouvons à Poitiers. En 1940, Pâques tombait le 24 mars. Du 26 au 30, nous commençons à réaliser notre rêve, sans savoir que nous le finissons aussi.

Le 10 mai, c’est l’offensive et l’horreur. Nous ne nous sommes jamais revus. J’ai reçu des lettres datées jusqu’au 2 juin, dont certaines ne me sont parvenus qu’en 1944. La bataille de Dunkerque a brisé nos vies. La sienne, physiquement. La mienne, moralement, pour de longues années.

La suite, demain, par Ici.....

Pour consulter l'ascendance de Jacqueline, cliquez ici !

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16 novembre 2009

Pélerinage à La Roche-sur-Yon

Ce n'était pas vraiment le temps idéal pour venir faire un tour en Vendée, mais nous avions besoin de venir pour y régler une affaire. Car malgré le peu de mois (entre juin 1971 et décembre 1972) où nous avons habité ici, nous y avons laissé de très doux souvenirs.

016La naissance de notre fille aînée, Anne-Christine, au premier chef, et nous repassons devant l'hôpital où elle est née avec toujours autant d'émotion, la présence de vieux amis, les Sorin, chez lesquels nous avons fait un excellent dîner hier soir, le devoir de mémoire envers les parents adoptifs de Claude, Pierre et Jacqueline Briot, qui nous ont quittés en 2000 et en 2002.

Sept ans déjà ! Et nous n'arrivions plus à retrouver leur tombe au cimetière. On est partis chacun de son côté, avec notre parapluie car il pleuvait à verse. Malgré tous les pots de chrysanthèmes tout frais de la Toussaint, c'est bien triste, sous le ciel plombé, cet endroit battu par la pluie. C'est moi qui l'ai repérée, grâce aux plaques commémoratives déposées par les compagnons de guerre et les médaillés militaires de ces deux êtres exceptionnels. Si vous voulez en savoir plus, leur histoire est brièvement racontée ICI.

Une journée de travail, mais pas seulement : comme la pluie ne nous laissait pas en repos, au lieu d'aller à la mer - et notre restaurant préféré aux Sables d'Olonne (Cayola) étant fermé le lundi - nous sommes allés visiter la Chabotterie, à Saint Sulpice le Verdon, superbe lieu de mémoire où Charette fut capturé en 1796....à suivre !

Posté par mpbernet à 17:51 - Histoire des Briot - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
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17 mai 2008

Histoire de Jacqueline et Pierre - Dernière partie

C'est aujourd'hui la journée nationale de quête de la Croix-Rouge Française, et en mémoire de Jacqueline Briot, je vous demande de donner généreusement (vous êtes 81% à habiter en France parmi les lecteurs de ce blog), même si, par malheur, ce n'est pas la belle Adriana qui vous sollicite. La hausse des prix alimentaires pose en effet de graves problèmes d'approvisionnement aux équipes dédiées à secourir les plus démunis, ce que Jacqueline déplorait déjà lorsqu'elle était la présidente départementale de la croix-Rouge de Vendée, et nous, derrière nos ordinateurs, que faisons-nous concrètement ?
Voici donc le troisième volet de l'histoire de Jacqueline et Pierre Briot, auxquels nous pensons souvent. Et tant que les personnes auxquelles nous pensons ou faisons référence dans nos discours sont présents dans notre mémoire, ils sont toujours vivants....


Histoire de Jacqueline et Pierre Briot - dernière partie.

Une ambulance au Palatinat

1944__carte_identit__Croix_RougeAprès le 8 mai, Jacqueline arrive aussi dans le sud ouest de l’Allemagne ; nos deux héros vont-ils se rencontrer ? La Roche-sur-Yon est libérée en aout 1944 : on a plus que jamais besoin de la Croix-Rouge, pour soigner les blessés, accueillir les déportés et les prisonniers, recueillir les réfugiés auxquels tout manque. Pour Jacqueline et sa famille, les derniers mois de guerre ont été très durs, avec son frère Guy parti au maquis de la Vienne – celui qui avait eu l’audace de subtiliser un pistolet allemand en juin 1940.

Jacqueline, qui a acquis de l’expérience et a le sens du commandement, se voit proposer un poste d’infirmière en Allemagne : il s’agit de gérer une ambulance Croix-Rouge dans une gare du Palatinat, où passent prisonniers, déportés et soldats en voie de rapatriement vers  la France.

Appuyée par quelques secouristes, Jacqueline, qui a 25 ans, soigne, réconforte, rhabille, nourrit. Elle aussi rencontre de Lattre : son Etat-major est à quelques kilomètres du Poste Croix-Rouge ; il en passe l’inspection, et, quand il apprend que la petite infirmière est, comme lui, vendéenne, il l’invite à sa table. Jacqueline aura ainsi connu le somptueux ordinaire du Commandant en chef français en Allemagne. Pierre est sans doute passé par ce poste, en tout cas il en a conservé le souvenir, mais ce n’est pas l’origine de leur couple.

Démobilisés et remobilisés

Car leurs chemins vont beaucoup diverger.

Jacqueline est rentrée à La Roche-sur-Yon, et exerce dans la paix le métier d’infirmière qu’elle a appris si rudement dans la guerre. A vrai dire, elle s’ennuie peut-être un peu, et reste célibataire jusqu’à 34 ans. Elle a en effet renoncé à retrouver un jour son fiancé de 1940, aviateur perdu dans le combat de Dunkerque. Un secret dont elle parlera si peu, et jamais à Pierre. Ses loisirs sont surtout consacrés aux équipes secouristes Croix-Rouge, qu’elle forme et encadre.

Pierre est revenu dans l’Oise, démobilisé à tous les sens du terme. Il ne va pas y rester longtemps. Il m’a dit un jour : « Il n’y avait pas de débouchés, alors je suis parti ». Comme toujours, il sait prendre des décisions. Son « évasion », cette fois ci, va le mener en Côte d’Ivoire.

Dans cette colonie, orgueil de ce que l’on appelle alors, sans complexes, l’œuvre civilisatrice de  la France, on construit, des routes, des écoles, des hôpitaux, des ports. Partout, il faut de l’électricité, et Pierre, justement, a appris, sur le tas bien sûr, le métier d’électricien. Il monte à Abidjan une petite entreprise d’installation électrique.

1954__mariage___Saint_LouisPierre, jeune entrepreneur bien dans sa peau, revient en vacances en Métropole tous les étés. Un jour de l’été 54, il participe à un mariage en Vendée, pays qu’il ne connaît pas : il y rencontre Jacqueline, ils se parlent, ils dansent, ils se plaisent, ils se reverront très vite. Il lui demande sa main, et elle dit oui. Il l’emmène donc à Abidjan.

Un jeune couple heureux et efficace

De 1955 à 1967, Pierre et Jacqueline vont être heureux dans une belle villa de Cocody. Pierre a beaucoup de travail ; il a formé des Ivoiriens à ce métier qu’il connait bien, c’est un homme de parole, un ancien de  la France libre - ce qui à l’époque constitue à juste titre une garantie reconnue -. Il électrifie la superbe agglomération d’Abidjan et son Port autonome. Il s’adapte aisément à l’Afrique.

Jacqueline est devenue la gestionnaire de l’entreprise, faisant rentrer les impayés avec la même énergie qu’elle déployait pour organiser les secours. Elle est moins populaire que son mari chez certains clients nonchalants, mais la trésorerie de l’entreprise en est soulagée.

1960____AbidjanComme elle est arrivée avec sa réputation Croix-Rouge, le Comité local lui demande de créer en Côte d’Ivoire une activité secouriste : comme Pierre, elle aussi va montrer son aptitude à travailler en confiance avec les Africains.

A l’été 1958, les nouvelles équipes secouristes ivoiriennes vont, hélas, avoir l’occasion de montrer leur savoir-faire : le Territoire, qui n’est pas encore indépendant, expulse brutalement les Togolais et les Dahoméens d’Abidjan. Quinze mille malheureux, poursuivis dans les rues de la capitale, trouvent refuge dans le port bananier d’Abidjan. La directrice du secourisme contribue à organiser le soutien et les soins. Elle s’appuie sur des cadres secouristes togolais et dahoméens qu’elle a formés à Abidjan.

Retour en Vendée

En 1967, Pierre se voit proposer une activité par un industriel français, spécialiste des groupes électrogènes : il s’agit d’installer des groupes chez les clients. A priori, c’est simple. Mais on installe des groupes pour suppléer à une alimentation électrique défaillante dans les endroits les plus bizarres : le sommet de l’Aigoual, la station radio maritime de St Lys – il est vrai proche de Toulouse -, Bagdad, un coin tranquille à l’époque, ou au fin fond de la République populaire du Congo. Pendant près de 20 ans, Pierre va partir pour deux semaines ou pour trois mois, avec une camionnette pleine d’outils dont il a dressé attentivement la liste – imaginez les conséquences d’une clé de 10 oubliée à 500km de la première quincaillerie…-.Il va découvrir beaucoup de tribus variées et de nouveaux paysages, manger beaucoup de conserves, et aiguiser encore le sens de l’indépendance qui lui faisait passer les frontières en 1943.

Jacqueline retrouve  la Vendée, et bien sûr la Croix-Rouge, dont elle devient la Présidente départementale en 1971 ; c’est ainsi que nous ferons sa connaissance, la relation courtoise entre le directeur du cabinet du Préfet et la Présidentse de la CRF  devenant vite une amitié quasi familiale, qui résistera bien sur au départ normal du sous-préfet et de son épouse vers d’autres cieux.

1986__Chevalier_de_la_Lm_daille_Florence_NightingaleElle recevra, pour son action, les plus hautes distinctions de notre pays et de la Croix-Rouge internationale : la médaille Henri Dunant, puis la médaille Florence Nightingale – une décoration remise à Genève, décernée tout les deux ans à un maximum de cinquante personnalités dans le monde, parfois à titre posthume…..

C’est une présidente créative, qui mobilise les puissants pour la Croix-Rouge, et se fait aimer de la base. C’est ainsi que la confiance des militants de la Croix-Rouge la porte au Conseil national dont elle devient Administrateur. A Paris, elle est écoutée, et on sait utiliser ses compétences, notamment en Afrique : elle est chargée de développer des relations étroites entre les CR d’Afrique de l’Ouest, celle du Benin notamment, et la CRF.

Pierre sur les routes et dans les avions, Jacqueline à Paris, à Genève ou à Cotonou, c’était l’idéal.

1990__avec_les_Mens

Mais la retraite sera pour eux deux un moment plus difficile. Nous avons essayé de leur faire oublier les petites et grandes misères de cette période, et nous y avons parfois réussi. Chaque année, ils venaient passer les premiers jours de mai au Calfour, aimant nos enfants comme les enfants et donc les petits enfants qu’ils n’avaient pas eus, laissant des souvenirs, des expressions verbales, des témoignages très vivaces. Ainsi, nos filles ont eu le rare privilège d’avoir connu trois couples de grands-parents.

 

Aujourd’hui, ils nous manquent, mais ceci est une autre histoire.

 

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Histoire de Jacqueline et Pierre - Partie deux

Les camps de Franco

Quelques heures plus tard, Pierre fait connaissance avec les prisons franquistes, dans la petite ville de Barbastro. La geôle est surpeuplée de gens dont l’avenir est bien sombre, des combattants républicains notamment.
1943_Carte_de_rationnement_de_Pierre__Miranda_de_EbroLa bureaucratie gouvernant l’Espagne franquiste, le petit évadé français reçoit le 28 juin 1943, à Barbastro, une carte d’alimentation (« cartilla individual de racionamento »). Il y a bien une carte d’alimentation, certes, mais il n’y a rien à manger.

Quelques jours après, Pierre est transféré à Miranda de Ebro. C’est un camp d’internement, créé en 1937 au cœur de la Castille franquiste pour enfermer les Républicains. Les évadés de France, comme les autres détenus, sont soumis à un régime de famine. Pire encore : l’hygiène y est inexistante. Il y a un point d’eau pour 3000 détenus dans le quartier des Français, et la plupart des détenus conserveront, comme Pierre, des séquelles médicales de leur séjour.

bientotmidi___Miranda

Pierre y passe un long hiver, dans le vent glacé du plateau castillan. Cependant, comme tous ses compagnons français qui ont réussi la traversée des Pyrénées, il sait que les Espagnols ne l’extraderont pas en France occupée, et même le relâcheront un jour ou l’autre.

Franco, malgré l’aide que lui ont apportée en 1936 l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, ne collabore pas avec ces puissances, même entre 40 et 42, quand tout semble leur réussir. Dès le début 43, la défaite allemande à Stalingrad le conforte dans sa prudente neutralité. Les Américains et les Britanniques négocient avec lui certaines facilités économiques et militaires, notamment l’exfiltration des évadés de France, parmi lesquels, d’ailleurs, se trouvent des pilotes anglo-américains abattus en France, et bien sûr les Français qui veulent rejoindre la France combattante en Afrique du Nord.

Deux poutrelles d’acier et deux sacs de ciment

1943__d_cembre_sauf_conduit_pour_la_sortie_du_campC’est ainsi qu’un jour, Pierre est emmené par les gardiens vers un train. Pas d’explication, bien sur, mais le train roule vers le sud. Pierre a gardé le souvenir d’une Espagne totalement désolée, ravagée par la guerre. C’était particulièrement vrai pour Madrid, assiégée pendant 3 ans, et bombardée chaque nuit pendant les offensives.

Mais à Madrid, l’ambiance change : plus de surveillance étroite, « Vous allez chez De Gaulle » ; les jeunes gens sont réceptionnés par  la CROIX-ROUGE américaine et par les représentants de la France Libre, très active à Madrid, défiant ouvertement l’Ambassade officielle de Vichy, dont certains de ses membres sont d’ailleurs issus. La CROIX-ROUGE rhabille de neuf ces jeunes gens, et leur alloue un pécule « solide » en pesetas. Pierre touche ainsi un costume, des chaussures, du linge et de l’argent. Et il reprend le train pour le port de Malaga, où l’attend le bateau pour Casablanca.

A Malaga, Pierre et ses copains ont une nuit à passer ; comme tous les jeunes gens, ils trouvent sans peine les lieux où l’on s’amuse. On imagine leur bonheur, après plusieurs mois de privations. Le bonheur peut avoir ses pièges : Pierre, qui n’avait pas bu une goutte d’alcool depuis six mois, a forcé sur le vin local, et s’est endormi profondément dans les bras d’une jeune beauté mercenaire. Il se retrouve au réveil sans costume, ni chaussures, ni argent. La petite demoiselle qui était sensée passer la nuit avec lui, a tout emporté. On lui prête des vêtements, et il va à la Police. Là, on lui montre une demoiselle, qui est justement sa compagne de la nuit. Et il refuse de la reconnaître, imaginant quelles lourdes conséquences son témoignage pourrait avoir dans cet Etat policier. La générosité, c’est déjà le trait dominant de Pierre !

En route pour le port : là, un cargo attend les passagers pour Casablanca, au Maroc libre. Mais ils ne sont pas venus à vide : Pierre et ses copains apprennent qu’ils sont échangés contre remboursement : un évadé pour deux poutrelles d’acier et deux sacs de ciment. «C’est là, dira toujours Pierre, que j’ai appris ma vraie valeur».

La Première Armée française

Arrivés à Casablanca, les jeunes Français sont dirigés vers le Bureau de recrutement. Fin 43, le Comité français de Libération nationale, qui unit après tant de difficultés la Résistance, a besoin d’effectifs, pour participer à la lutte qui se prépare avec les débarquements en Europe. En Afrique du Nord, il lève toutes les classes mobilisables, chez les « Indigènes » comme chez les « Français de souche », et il voit arriver avec joie ces garçons (et filles) de France qui ont franchi les Pyrénées au péril de leur vie.1943__Pierre___Casablanca

Pierre, qui a déjà subi l’entrainement d’un chasseur alpin, recommence tout dans un Régiment de Zouaves. Départ vers la montagne de l’Atlas, exercice intensif et nourriture solide, de quoi oublier les miasmes de Miranda. Pierre, qui a une formation en électricité, est transmetteur, à l’état-major d’un régiment d’infanterie qui va « voir du Pays ».

Le débarquement en Provence

Il ne part pas, comme tant d’autres, en Italie ; son régiment est intégré à l’Armée du général de Lattre, le seul officier général français qui ait tenté de résister à l’invasion de la zone « libre » le 11 novembre 1942.

De Lattre est aussi le seul à savoir qu’il faut préparer sa Ière Armée française à débarquer en France, avec les alliés américains et britanniques, et à en chasser l’occupant. Et il la prépare bien. Dotés de matériel américain, travaillant sans relâche pendant l’hiver 43-44 et le printemps suivant, les soldats de la Ière Armée sont prêts quand on les envoie le 15 aout 1944 sur les côtes de la Provence.

Pour Pierre, c’est le baptême du feu, à Agay, le 15 aout, puis, pour la libération de Marseille, le 29 aout 1944. La remontée de la vallée du Rhône, puis de la Franche-Comté, se feront sans trop de drames, disait Pierre. Des jeunes des maquis (Forces Françaises de l’Intérieur) s’engagent sur le trajet. Moins entraînés, mal équipés, ils ont besoin de l’attention des « anciens », qui, comme Pierre, n’ont pas plus de 23 ans. 

Les Allemands se replient, sans trop insister jusqu’à une ligne précise : la frontière du Haut-Rhin, au sud de Mulhouse, où, pour eux, commence la « Heimat », la Patrie allemande. A partir de là, ils pratiquent une défense acharnée. Ils vont défendre l’Alsace tout un hiver, avec ce qui leur reste de bonnes troupes, d’armes et de matériels, avec aussi, pour beaucoup d’entre eux, l’expérience de cinq années de guerre, dont quatre en Russie.

Pierre se souviendra toujours du 2 février 1945 : c’est le jour de l’anniversaire du Général de Lattre, et c’est le jour où la Ière Armée est venue à bout de la poche de résistance de Colmar. La belle ville de Colmar, vouée aux fastes militaires depuis que Louis XIV y a pris pied au nom de la France en 1648, garde encore dans ses façades la trace de ce combat terrible. Pierre, petit transmetteur dans un régiment, est en première ligne et pense sa dernière heure arrivée.

RHIN et DANUBE

Mais il a eu de la chance, il est resté en vie et en bonne santé. Il va passer le Rhin au printemps 1945, car il sera de ces Français qui marcheront du Rhin au Danube jusqu’au 8 mai 1945, date de la capitulation du IIIème Reich.

bataille___ColmarQuand elle traverse ce qui a été une ville, son unité blindée marche au milieu des ruines ; les rues, les chemins, ne sont plus tracés. Il n’y a plus de résistance organisée, mais il faut se méfier des pièges et de jeunes combattants fanatisés. Dans les ruines d’une maison, Pierre, comme beaucoup de ses copains, ramasse et garde en souvenir un fusil allemand « Mauser », qu’il a ramené lors de sa démobilisation, et conservé toute sa vie chez lui. J’ai recueilli cet héritage, non sans avoir, conformément au Règlement militaire, séparé une « pièce essentielle » de l’arme.

La fin, c'est en cliquant ICI !

 

 

Posté par mpbernet à 08:30 - Histoire des Briot - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
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