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16 juillet 2010

L'histoire de Chicago May, roman-biographie par Nuala O'Faolain

ChicagoMoi qui raffole des biographies de personnages célèbres comme d'un excellent moyen de comprendre une époque, je commence à devenir perplexe devant la nouvelle mode qui consiste, pour l'auteur, à s'investir dans la vie de son personnage, à essayer de ressentir ce qu'il ressentait, à imaginer des situations qui auraient pu lui arriver. J'avais déjà éprouvé ce malaise dans le pourtant excellent livre HHhH de Laurent Binet, et je retrouve, de façon encore plus nette, cette anomalie - à mon sens - dans l'ouvrage de Nuala O'Faolain. Et cependant, je n'ai pu m'en défaire....

L'héroïne de ce récit est May DUIGNAN, connue sous divers pseudonymes comme
May Churchill Sharpe (1871-1929), une prostituée soutireuse : entendez que la spécialité de cette belle fille rousse fraichement immigrée de son Irlande natale aux Etats-Unis, est de soulager de son portefeuille et de ses bijoux (boutons de manchette en or, épingle de cravate en diamant) son client au moment de son plus fort transport...Souvent à l'aide de complices, par exemple dans une "maison à panneaux". Il s'agit de chambres spécialement équipées d'un panneau coulissant, qui permettent au complice de s'introduire sans bruit dans la chambre pour dévaliser le gogo en pleine pâmoison.

Nous la découvrons s'échappant en ce petit matin de 1890 d'Edenmore. Elle a dix-neuf ans et vient de dérober toutes leurs économies à ses pauvres fermiers de parents. Avec ce capital, elle s'achète un vestiaire de luxe et un billet de première classe pour la traversée vers l'Amérique : son odyssée commence, elle va apprendre le métier de cocotte....Elle ne cherchera pas en arrivant un travail honnête : il est si rapide de gagner des dollars en arnaquant ! Tant qu'elle est jeune et belle, grande et rousse, tout se passe bien, sa seule angoisse est de ne pas tomber enceinte. Elle s'acoquine avec les pires bandits, y gagne un surnom "Chicago May", participe à un casse mémorable à Paris : le cambriolage des bureaux de l'American Expresse, rue Scribe, part au Caire, à Rio où elle sera la reine d'un incroyable bal organisé par le consul américain, se fait coffrer pour complicité d'attaque à main armée, fait de la prison à Montpellier, à Londres, vieillit, perd sa beauté, tombe de plus en plus bas....

Jusqu'à la rédemption par l'écriture. Elle a la chance, alors qu'elle est prêt de mourir, d'attirer l'attention d'un super-flic, August Vollmer, quii la convainc d'écrire son autobiographie et d'essayer de vivre de sa plume. Elle meurt dans la misère à la veille de se marier...et à la veille du grand krach de 1929, à 58 ans.

Célèbre journaliste irlandaise, Nuala O'Faolain est, elle aussi, issue d'une famille à la dérive, avec une mère alcoolique et un père violent. A travers les aventures de Chicago May, elle exorcise le destin de son frère Dermot, mort prématurément d'alcoolisme et d'usage de drogue. Elle "se met à la place" de May, retrouve les endroits où elle a passé, nous met dans l'atmosphère de l'Amérique d'avant et après la prohibition, d'une façon si vraie, si crue, que malgré la traduction parfois rude et sans fluidité, on ne peut abandonner le livre sans le terminer.

Une histoire qui montre le siècle sans fioritures, avec les effroyables dégâts de l'alcool, la banalité de la prostitution et son énorme développement, la relative bienveillance des autorités judiciaires, la facilité à changer d'état-civil permettant de se soustraire à la loi à une époque où les fichiers n'existent pas, la corruption, la cruauté des conditions de détention, la violence des malfrats et leur stupidité....

Une plongée dans le malheur, une histoire de tristesse et de mort....pas si démodée que cela, à y réfléchir.....

L'histoire de Chicago May, par Nuala O'Faolain, traduit de l'anglais par Vitalie Lemerre, Editions 10/18 Domaine étranger,392 p. 8,60€.

Posté par mpbernet à 07:44 - Lu et vu pour vous - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires

    Nuala O'Faolain

    Il faut lire tous les ouvrages que cette grande de la littérature contemporaine, morte prématurément en 2008, a écrits un peu sur le tard: Chimères, qui m'a enchantée, et est certainement le plus autobiographique de tous, bien que ce livre ne fasse pas partie de ses Mémoires, contrairement à On s'est déjà vu quelque part et J'y suis presque. Moi j'ai commencé par le dernier, Best love Rosie, puis j'ai lu Chimères, puis les mémoires, puis Chicago May, et cette prose m'a tellement marquée que je peux dire qu'elle m'a même fait tenir dans des moments pas toujours faciles l'hiver dernier. C'est à la fois pudique et d'une franchise incroyable, mais pas voyeur, terriblement féminin. A découvrir. Je suis une inconditionnelle. Bonnes vacances au Calfour, bises à tous,
    Cécile

    Posté par cilcé, 16 juillet 2010 à 09:28

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