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08 mai 2014

Le Chemin des Dames, par Pierre Miquel (1997)

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On aurait pu tout aussi bien sous-titrer cet ouvrage « Chronique d’un carnage annoncé. » Une terrible histoire, celle d’un massacre mal préparé, retardé par des atermoiements et des pressions politiques, des luttes de pouvoir, des haines irréductibles, la négligence de facteurs pourtant essentiels au succès, l’acharnement dans l’erreur, la persistance d’idées largement dépassées. En quelques mots, toujours valables aujourd’hui : le « Mal » français.

L’offensive du Chemin des Dames fut la grande opération du front occidental, décidée à la fin de 1916 et lancée le 16 avril 1917 par Robert Nivelle, nouveau général en chef qui vient de remplacer Joffre. La ligne de front est alors située à l’est de Soissons et jusqu’au nord de Reims, une courbe culminant à Craonne.

L’idée est de lancer une bataille de rupture du front avant que les Allemands ne puissent rapatrier des troupes venues de Russie, alors que les Britanniques souhaitent aussi lancer une offensive dans les Flandres pour libérer la côte et cherchent donc à gagner du temps.

Malgré les réserves de Lyautey, Pétain et Painlevé et l’extrême difficulté du terrain, mais fort de sa science du nouveau combat d’infanterie, de sa connaissance des moyens de l’artillerie, de sa passion pour les armes nouvelles et la logistique, Nivelle prétend dominer la situation et s’imposer à l’ennemi à la fois par la supériorité des effectifs et celle de la technique de guerre.

Il ne tient pas compte que, du 16 au 19 mars, les Allemands ont considérablement réduit leur ligne de front (opération Alberich) en se retirant sur la ligne Siegfried puissamment fortifiée et en détruisant systématiquement le terrain abandonné : maisons, puits, arbres fruitiers …

L’allié russe s’effondre, les généraux se disputent, la zone charnière entre britanniques et armée française n’est pas assurée. Rien n’entame pourtant la détermination du général Nivelle.

 

 

Car la surprise n’est pas là où on l’attendait : trop de mouvements de concentration de troupes (360 000 hommes) observés par l’ennemi, pas de repérages possibles des batteries adverses du fait de la météo, des nids de mitrailleuses sous abris indétectables et indestructibles, infanterie allemande embusquée dans des caves crayeuses – les creutes – dominant un terrain particulièrement escarpé. L’attaque de la première journée est un échec cuisant mais Nivelle décide de poursuivre l’offensive le lendemain qui deviendra un désastre.

Nivelle est alors lâché par les politiques, les généraux ne s’entendent plus entre eux. Il va passer du sommet de la puissance à l’indignité et au désaveu. Les tenants de la guerre défensive triomphent. Le 5 mai, Pétain est nommé général en chef. Un dernier assaut sera encore donné à cette date, aussi héroïque qu’inefficace. on estimera les pertes à 200 000 hommes côté français au bout de deux mois d'offensives.

Robert Nivelle

Dès le 29 mai, on relève dans le secteur de Craonne et dans certaines unités particulièrement éprouvées les premières mutineries. Les pertes sont plus élevées que pour la bataille de la Somme. Les officiers sont tombés en masse. L’action de Pétain en faveur d’une régulation des temps de repos, des permissions, la modération relative des tribunaux contre les mutins contribuent à l’apaisement. A la fin du mois de juin, le temps des mutineries est clos.

Une commission d’enquête est instituée le 17 juillet non pour proposer des sanctions mais pour juger des conditions dans lesquelles s’est préparée et effectuée l’offensive Nivelle : pas de témoins, seulement des rapports, pas de publicité. Il ne faut pas décourager l'arrière, transformer ce désastre en demi-victoire .... Clemenceau, nouveau Président du Conseil, ne condamne pas Nivelle mais le nomme à Alger.

On continua à se battre au Chemin des Dames jusqu’au 2 novembre 1918.

Pierre Miquel livre ici un ouvrage de référence, très documenté mais d’accès cependant facile. On y mesure les difficultés des politiques comme des militaires à maîtriser un ennemi coriace, la carence du renseignement et des transmissions, l’erreur de choisir un terrain absolument inaccessible et de poursuivre une offensive préparée de longue date malgré les modifications tactiques intervenues entre-temps et des conditions atmosphériques déplorables, l’émergence encore faible des armes nouvelles : chars et tracteurs à chenilles encore mal adaptés aux pentes et au terrain saturé de boue, l’inefficacité des canons de 155 contre le bétonnage systématique des nids de mitrailleuses.

Des difficultés de gouvernance encore tellement présentes aujourd’hui dans notre pays …

Le Chemin des Dames, par Pierre Miquel, édition Librairie Académique Perrin, Pocket, 270 p.

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